• Un hameau de l’Ariège dans les années 1950.

    Les faits sont réels bien que romancés. Ils ont été enregistrés dans la mémoire d’un petit garçon de 8 ans qui ne pouvait pas les comprendre. La maturité de l’âge aidant, ces souvenirs ont pris un sens et une interprétation. Les noms ont été changés, les sobriquets aussi, même si ces derniers sont empruntés à d’autres personnes vivant en Ariège. A cette époque le tourisme n’existait pas encore, les villages vivaient quasi en autarcie, les revenus étaient ceux d’une vache (rarement) ou de moutons vendus au marché aux bestiaux à la foire de St Girons. Cette foire se tient toujours le 2 eme et 4 eme lundi du mois. Les routes étaient souvent des voies de terre battues, couvertes de boue dès qu’il pleuvait et de bouses tout le reste de l’année. Les ‘’histoires’’ de village étaient nombreuses, les haines parfois farouches, et les règlements de comptes au coin d’un bois ou dans une grange, pas si rares. Quand les ‘’histoires ‘’arrivaient au tribunal elles duraient longtemps et se terminaient par la ruine et le départ de l’une des parties. La solidarité entre les hommes était liée à la nécessité de l’interdépendance obligatoire, la seule force de travail étant la force musculaire. Une vie rude, difficile, extrêmement précaire.

     

    Survivre !

     

    -        Armand, il vient vers toi ! il vient vers toi !

    La battue arrivait à son terme. Les sangliers harcelés par les chiens depuis plus d’une heure avaient fini par capituler. Abandonnant  leur repaire, affolés par les morsures des chiens, leurs aboiements incessants et leurs attaques successives avaient fini par les épuiser.  Ils ne pouvaient plus tenir. Dans un élan désespéré, les défenses prêtes à éventrer, ils foncèrent têtes baissées sur les fauves qui leur faisaient front. Les chiens se replièrent, ils s’écartaient sous la charge meurtrière et ouvraient devant les sangliers un passage qui se referma immédiatement après eux. Les sangliers foncèrent à travers les fougères et les ronces. Tout pour échapper à leurs poursuivants. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils se dirigeaient face aux chasseurs, embusqués derrière la végétation. C’était le plan prévu. Chacun attendait que les chiens fassent leur travail. Les chasseurs, à l’affut, commencèrent à relever leur fusil, à le porter au niveau de l’œil, prêt à aligner le guidon avec la mire. Soudain, pour une raison inconnue, le sanglier de tête fit une embardée et changea brusquement de direction entrainant la harde après lui, à la surprise des chasseurs. Pourtant un d’entre eux poursuivit sa trajectoire sur sa lancée, quittant le groupe. Il courait le long de la haie mais n’allait pas tarder à disparaître, sûrement il ne la franchirait pas, il irait de l’autre coté pour rejoindre les siens. Il fallait lui couper la route.

    -        Armand, il vient vers toi ! hurlait la voix.

     Armand quitta son poste, en courant aussi vite qu’il le pouvait. Il visait un trou dans la haie par lequel il pouvait passer et faire face à l’animal. Il le tirerait facilement car déjà le sanglier avait amorcé un virage pour retrouver les siens, il présentait son flanc, mais il fallait faire vite.

    -        Armand ! Armand ! vite ! s’impatientait la voix.

    Sans réfléchir,  le fusil en avant, il se jeta d’un bond dans la haie pour jaillir de l’autre coté. Une branche releva violemment le canon de l’arme. Armand, déjà prêt à tirer, avait le doigt passé sous le pontet, en appui sur la détente. Dans le mouvement du fusil, le doigt l’écrasa et le coup partit 

          On entendit un juron :

    -        Merde ! tu l’as raté ! Et aux autres, ‘’ il l’a raté !’’

    Un silence succéda au coup de fusil. On aurait dû voir apparaître Armand. Après un court moment une voix appela :

    -        Armand que fais-tu ? Il n’y eut aucune réponse en retour.

    La question se fit plus inquiète.

    -        Oh ! Armand ?

    Quand ses compagnons arrivèrent au passage de la haie Armand gisait sur le sol. Chacun regardait ce corps affalé dans l’herbe. Pas un son ne franchissait les lèvres des chasseurs. Ils étaient atterrés et contemplaient leur compagnon de chasse. Mort.

     

    Les gens du village convergeaient vers l’église, située en haut, sur une masse rocheuse, au terme d’une longue pente rocailleuse. Armand était un homme apprécié de la petite communauté et chacun avait à cœur de lui rendre un dernier adieu. Et puis dans le village si on n’allait pas à l’enterrement d’un défunt les gens se posaient des questions. ‘’Pourquoi n’est-il pas venu ?’’. Ne pas aller à l’office funèbre engendrait bien des supputations. On courait le risque de ne plus être vu de la même façon. Les regards fuyants, une conversation qui cesse ou diminue de volume, un sourire de façade. Parfois même des mesures de représailles. Pas une mise à l’écart, du moins tant qu’on n’avait pas enfreint gravement les règles explicites ou implicites de la communauté.

    Tous se retrouvèrent dans la petite église au son d’un ‘’guide-chant’’ imitant l’orgue de médiocre façon. Quelques raclements de pieds, des pleurs contenus, que soulignait le silence général. On se tassait sur les bancs de bois blancs, on se donnait de l’eau bénite, des doigts de la main, pour se signer. Au fond les hommes, droits comme piquets, se serraient pour augmenter la contenance… comment une si petite église pouvait-elle contenir autant de monde ?

    Une voix, issue du chœur de l’église, entonna un ‘’Ave Maria’’. Cette voix unique, puissante, au dessus de dizaines de têtes accablées, sous la voute de la nef, jetée comme cri aux cieux.

    Le cercueil porté par quatre gars du pays fit son entrée. Les têtes se tournèrent par réflexe vers l’entrée et suivirent le cortège jusque devant le curé en habit sacerdotal sombre, sa barrette noire sur la tête, le cou ceint d’une étole mauve qui glissait le long de son torse, un missel à la main. Il regardait l’assistance un peu par-dessous, les yeux incisifs enfoncés sous des sourcils drus, inquisiteurs. Ici le curé était respecté de tous, même des non-croyants. Ses avis étaient écoutés. C’était un homme énergique qui connaissait bien ce monde de la montagne, rude, un peu fruste, à cheval sur les règles communautaires et les valeurs morales. Il était l’un des leurs, ils se reconnaissaient en lui et le craignaient confusément car dépositaire de l’autorité divine et de ses pouvoirs. Mais il connaissait aussi leurs travers, leurs défauts, leurs petites lâchetés, toutes ces choses qui font qu’une communauté ne doit son ciment qu’à ses règles reconnues et l’autorité de celui qui à la charge de les guider.  Il faut dire que le confessionnal aidait aussi beaucoup dans l’exercice de l’autorité, et si les hommes ne venaient pas toujours, leurs femmes, par contre, comblaient les lacunes.

    Au premier rang des fidèles se trouvaient la famille et les voisins proches ainsi que le veut la tradition. La femme d’Armand, Angèle, la tête couverte d’une voilette noire, la commissure des lèvres infléchie dans une grimace douloureuse, regardait le sol, hagarde. Un monde, pour elle, venait de s’écrouler. Elle avait perdu son homme, celui qui l’avait choisie pour épouse, qui ‘’l’avait mariée’’ selon l’expression pour désigner les unions. Ce n’était pas tout à fait un mariage d’amour, mais ce n’était pas non plus un mariage de raison. Elle était fière d’avoir été sa promise puis sa femme. Il était vigoureux, il savait travailler la terre, couper l’herbe, rentrer les foins soigner les vaches. Il ne comptait pas son temps. Grâce à lui la petite ferme assurait la subsistance de la famille, on avait même pu racheter le pré d’Adrien si bien situé à la soulane. Et puis il y avait cette petite fille, Josette,  qui était arrivée très rapidement après les épousailles.

    -        Qu’allons-nous devenir ? se lamentait Angèle.

     Elle n’était pas capable de faire vivre la ferme. Sa mère, Léoncine,  déjà âgée ne pouvait pas lui être d’un grand secours. A la maison elle consacrait son temps aux tâches ménagères, elle faisait un peu de lessive et entretenait le feu dans l’énorme cheminée. Le chaudron, perpétuellement suspendu à la crémaillère, laissait échapper des volutes de vapeurs et des odeurs de soupe. On était en octobre, l’hiver arrivait et avec lui la neige. La force d’Armand allait manquer cruellement pour ‘’faire ‘’ le bois, s’occuper des vaches, ramener le foin des granges les plus hautes vers celles d’en bas…réparer les clôtures, faire de nouveaux outils pour la saison des foins prochaine. Leur survie en dépendait. Son regard se posa sur le cercueil où gisait Armand, un nouvel accès de larmes vint se bloquer dans sa gorge au point de l’étouffer. Jamais plus elle ne pourrait l’entourer de ses bras, nicher sa tête contre sa poitrine, se sentir rassurée… Elle hoqueta. ‘’Mon Armand, mon Armand….’’. Léoncine ramena sa fille contre son épaule sur laquelle, Angèle, le corps secoué de spasmes se laissa aller.

    La petite Josette se sentait imprégnée par toute cette tristesse. Elle pleurait aussi parce que c’était la première fois qu’elle voyait les grands pleurer, et surtout sa maman, qui la grondait quelquefois, mais qui lui parlait gentiment et lui souriait souvent. C’était la première fois qu’elle la voyait verser des larmes. Dans sa petite tête si jeune elle découvrait un sentiment nouveau : la peur. Elle avait compris que son papa était parti. On lui avait dit qu’il était chez le Bon Dieu, mais elle ne comprenait pas. Pourquoi était-il parti ? Et pourquoi le Bon Dieu l’avait-il amené avec lui ? Elle aimait son papa, il n’avait pas le droit de le lui prendre il n’était pas à lui. D’ailleurs cela rendait tout le monde triste, sa maman pleurait, sa grand-mère aussi. Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, elle n’avait pas de mots pour les préciser, pour leur donner une existence comme le font les adultes, juste ses sentiments d’enfants de quatre ans. Mais elle sentait la gravité de la situation. Et elle se laissait aller à ses peurs, terriblement confuses sans son papa pour la consoler.

    La communauté des fidèles, contrainte par l’événement au silence que personne ne se risquait à rompre, était dans l’attente de l’intervention du curé. Il allait trouver les mots qu’ils ne savaient formuler, les mots qui leur faisaient défaut. Eux n’avaient que les mots de la terre, ceux qui suffisaient à leur survie, à leur communication de paysans dépendant de ce qu’ils tiraient du sol. Leur curé sera la voix de tous avec ces mots qu’il connaissait mais dont eux n’avaient pas l’usage parce que trop exceptionnels. On attendait de lui que le rite soit respecté, que les quelques phrases en latin donnent de l’importance à la cérémonie par le sacré des formules et la part de mystère religieux qui leur est attaché

    Le regard du curé se porta sur le cercueil, au milieu de la travée centrale partageant la nef en deux parties égales. Puis il les déporta sur la gauche, sur ces deux femmes et la petite fille. Leur détresse l’émut, lui qui pourtant en avait vu beaucoup. Son œil parcourut les différentes rangées de sièges, survolant l’assistance pour s’attarder un temps sur la masse compacte des  hommes du fond moins visible dans la demi-obscurité. L’émotion, le tragique semblait s’émousser au fur et à mesure que son œil s’éloignait vers le fond de l’église. Là, il devinait ceux qui venaient par devoir, d’autres pour obéir aux règles auxquelles on ne pouvait déroger, mais il devinait aussi, déjà, les calculs des plus opportunistes, les cupidités, quelques rancœurs à cause de ‘’La Soulane’’, qui convoitée, avait échappé. Le curé regardait ses paroissiens et voyait au-delà des murs de l’église. Son regard revint sur Léoncine et Angèle, le destin sombre et difficile qui les attendait. Malgré les pouvoirs de sa charge il savait que ceux-ci se heurteraient aux supputations, aux calculs, aux intérêts de ceux qui, autour d’elle chercheraient à s’accaparer de leurs biens, en particulier leurs terres. Difficile d’en vouloir à ces gens, ils se battaient aussi pour leur survie, ils étaient tributaires de cette terre et de ce qu’elle pouvait leur offrir à force de travail. Lui, au contraire, n’était pas assujetti à sa maigre générosité, il tirait son énergie de puissances divines, de son commerce entre Dieu et les hommes, de l’ascendance qu’il avait sur eux. Cette situation particulière lui permettait de porter le regard au dessus de leur tête. Elle lui donnait le temps de la réflexion et de la compréhension.  Son rôle consistait surtout à émousser les crêtes de violences, les débordements auxquels les instincts animaux des hommes laissaient parfois libre cours. Et à les maintenir dans la spiritualité et les commandements du Seigneur.

    La cérémonie s’était achevée autour de cette fosse. Le curé avait agité son goupillon ; en file indienne chacun était venu s’incliner douloureusement devant Angèle et sa mère en bredouillant quelques paroles, la petite fille en pleurs, plus désemparée que jamais. Petit à petit le cimetière se vida, et ne resta plus que les trois silhouettes face à leur devenir. Le petit tertre au dessus d’Armand fut rendu à l’éternité.

    Comme de coutume, les hommes s’étaient retrouvés au café Ribet, sur la place, face au poilu qui appelait chacun à monter au front depuis des décennies. La fraternité pour lui n’était pas de ce monde. Le café était le lieu privilégié du village après ces moments où il faut observer le silence, où les émotions de tristesse, auxquelles les hommes étaient peu habitués, les avaient contraints, dans des vêtements du dimanche qui les gênaient aux entournures, après ces longues minutes où la station debout alternait avec les génuflexions douloureuses pour des rotules peu habituées. Un souffle de soulagement et de relâchement gagnait les hommes. Les femmes, elles, regagnèrent le foyer, leur place convenue, qu’un antique accord tacite leur avait dévolue.

     

     

    Dans le café la voix d’Edith Piaf était gâchée par le grésillement du poste à lampes et le bruit des conversations.

    -        Adrienne tu m’apporteras un canon ! - ‘’Un canon !’’ sans doute quelques restes de 14 - et du bon s’il te plait !

    -        A moi aussi, dit Jules en réajustant sa casquette, qu’il tenait basse sur le front.

    -        Et toi Fernand ?

    -        Une bière, et sans faux col !

    Les trois compères se faisaient face autour de la table. Jules la tête rentrée dans les épaules, qu’il mettait en avant, dans une attitude décidée avec un soupçon d’agressivité. Il donnait l’impression du gars qu’il fallait approcher avec méfiance, qu’il était avisé de ne pas importuner, Fernand, lui, se tenait sur sa chaise, le bras rejeté par-dessus le dossier. Il venait de faire son service, il adoptait l’attitude de celui qui avait ‘’vu du pays’’ et revenait, blasé, parmi les siens. ‘’y fallait pas la lui faire’’. Et puis il y avait Aymé. Un silencieux. On ne savait jamais ce qu’il se passait derrière ce front. Les yeux paraissaient souvent ailleurs, comme étrangers à la discussion en cours. Pourtant chacun savait qu’il ne fallait pas se fier à cet aspect débonnaire. Aymé parlait peu, très peu même. Ses participations aux discussions se limitaient souvent à de simples grognements, des hochements de têtes dont on ne savait pas si c’était une approbation, ou s’ils signifiaient qu’il suivait la discussion. Cela mettait ses interlocuteurs mal à l’aise. Jusqu’où était-il d’accord avec eux ? Lui savait cela et en jouait à son avantage. L’incertitude des autres lui allait bien. Quand une affaire n’évoluait pas comme prévu, il pouvait toujours dire que, lui, n’avait pas donné son opinion. Il n’était pas engagé. Pourtant chacun essayait ‘’d’être bien avec lui ‘’. C’est qu’il était tout de même bien avisé, ses affaires, doucement, le mettaient dans une position avantageuse dans le village. D’ailleurs ne s’était-il pas payé un cheval dernièrement ? Qui donc ici pouvait se payer le luxe de nourrir une bête juste pour se transporter ?

    Aymé lui, avait compris le pouvoir qu’il pouvait tirer de ce cheval. Non seulement il en imposait et montrait à tous sa réussite, ce qui les mettait dans la crainte, mais du haut de son cheval il les dominait quand il s’adressait à eux. C’est lui qui abaissait le regard sur leurs conditions de vie de miséreux, et eux qui devaient lever la tête, ressentant encore davantage leur infériorité. Si le curé tenait son pouvoir du divin, il tirait le sien de la connaissance de ses semblables et de sa capacité à les dominer. Véritable Seigneur du village, Il valait mieux l’avoir dans son camp que dans l’autre.

    -        Pauvre Angèle, que va-t-elle pouvoir faire sans son Armand ? lança Jules

    -        D’autant que ce n’est pas Léoncine qui va pouvoir beaucoup l’aider, renchérit Fernand, en essuyant de sa manche quelques gouttes de vin qui perlaient au coin des lèvres. En plus avec la petite…….

    -        Ce n’est pas demain qu’elle va trouver un gars pour le remplacer l’Armand… trois femmes …. Des paroles chargées de sous-entendus : entretenir trois bouches.

    -        Ouais, et puis l’Angèle elle n’est plus très jeune, y aura pas beaucoup de gars dans le pays pour se presser autour d’elle….

    -        En tout cas l’hiver approche, je me demande comment ces femmes vont se débrouiller… Je les plains… ça va être dur pour elles….

    Aymé ne disait rien. Mais il comprenait le cheminement  lourd et tortueux qui occupait l’esprit de ses compagnons. Oh, ils ne le diraient pas ouvertement, mais sous couvert d’empathie, le calcul se devinait  frayant son chemin. Ce ver qui ronge le cœur des hommes quand ils sentent qu’ils peuvent tirer avantage d’une situation, fusse en aggravant le malheur de ceux qui la subissent.

    Les terres d’Armand n’étaient pas très importantes et elles n’étaient pas ‘’d’un tenant ‘’. Comme souvent dans ces montagnes elles avaient subi le morcellement des partages, les achats dispersés au gré des opportunités. La superficie ne signifiait pas grand-chose, tout au plus c’était un indicateur de biens. Leur situation dans la montagne, leur éloignement, la distance qui les séparait, leur exposition… tout cela avait bien plus d’importance aux yeux de ce monde rude. Aymé savait que la fameuse parcelle de la Soulane attirait bien des convoitises, mais aussi celles de Anas et du Poudic. Le Poudic avait une petite source qui donnait même au plus fort de l’été. Armand y avait construit un petit abreuvoir, ce qui évitait de ramener les vaches au village. Cette parcelle aurait bien fait les affaires de Jules où de Fernand et deux ou trois autres aussi.

    Aymé se doutait que de sourdes manœuvres s’élaboraient insidieusement dans ces têtes : la cupidité, le désir d’accroître ses possessions, d’en imposer au village, l’opportunité qui ne se présentait pas souvent, tout cela émergeait mais il fallait faire attention, ne pas donner l’impression qu’on se précipitait à la curée, que l’odeur du dépeçage attirait les vautours… au contraire, tout en conservant en tête le but que l’on se proposait d’atteindre il fallait sauver la face, faire croire, même si on savait que personne n’était dupe, que l’on agissait pour venir en aide… par compassion. C’était là un jeu subtil où ce monde excellait.

    Son verre de bière devant lui, sa cigarette traçant des volutes dans l’air épais du bistrot, hochant la tête de temps à autre, comme si la conversation ne l’intéressait que par politesse envers ses amis, Aymé, en fait, écoutait attentivement.

    Angèle il la connaissait bien, il était son voisin le plus proche. Il s’était fait souffler la Soulane sous le nez par Armand. Mais loin de lui en vouloir, en lui-même, il saluait l’initiative et l’intelligence avait lesquelles Armand avait acquis cette parcelle. Armand savait qu’il était en compétition avec Aymé, et Aymé connaissait les dessins d’Armand. Il avait été battu de façon régulière. Ils en avaient discuté par la suite mais pas en ennemis, plutôt en adversaires qui s’étaient livrés une bataille et qui appréciaient chez l’autre l’intelligence de la conduite de l’affaire. Aymé savait qu’Armand avait des moyens plus limités que les siens et qu’il n’aurait pas pu soutenir un nouveau combat pour un autre achat si l’occasion se présentait … ce qui ne manquerait surement pas. Il savait aussi que c’était un homme raisonnable qui n’irait au-delà de ses capacités par esprit de possession. Maintenant bien sûr…

    Il appréciait aussi Angèle, il avait eu un penchant pour elle autrefois, comme d’autres gars dans le village. C’est qu’Angèle avait été une très belle jeune femme. Elle avait enflammé bien des imaginations. Sa réserve et son sens de ses devoirs promettaient une bonne épouse, autant de qualités qui attiraient les prétendants. Armand avait eu la primeur de ses faveurs et bien des soupirs s’étaient échappés de nombreuses poitrines quand le mariage fut annoncé. Entre Aymé et Angèle il existait, de ce fait, une certaine complicité faite d’amitié, de respect, de bonne intelligence, dénuée de toutes arrières pensés vénéneuses. Et Armand était devenu son ami.

     

    Dans le village les murs des maisons se renvoyaient l’écho des mille petits bruits qui traduisent une vie renaissante. D’une étable, long et puissant, s’échappa le beuglement d’une vache. En réponse un chien réagit, par réflexe, d’une série d’aboiements impératifs, en animal habitué à diriger le troupeau. Des chaînes coulissèrent maillon après maillon dans les anneaux de fer fixés au mur, les bêtes craintives se recouchaient sur leurs litières. Dans la bergerie, tout un petit monde s’agitait. Des jeunes égarés dans une forêt de pattes ne retrouvaient plus leur mère et appelaient désespérément. Un marteau frappait quelque part une pièce métallique et les coups soulignaient le calme routinier du village.

    Un cri jaillit soudain, un cri de femme qui appelait son homme à la rescousse. Un juron éclata, suivi bientôt de plusieurs autres, soudain à l’angle de la ruelle, dans un bruit de cavalcade un cochon surgit qui fonçait droit devant lui, la tête tendue en avant, les oreilles quillées, les épaules prêtes à en découdre avec qui aurait l’audace d’essayer de l’arrêter. Quelques infimes secondes plus tard, bâton dressé, une main assurant un pantalon mal ficelé, bouche ouverte, déversant des bordées de‘’crediou de crédiou, aquel puto de bestiau, vas veiser ço que vas veiser’’, le paysan perdant son béret courait sus au cochon. Le cochon, lui n’avait cure de ces menaces, encabané depuis plusieurs mois à l’étroit de sa soue, il avait vu la lumière, l’espace, la liberté et il comptait bien la défendre. La rue fut dévalée en une fraction de seconde devant deux paysans effarés qui ne réalisèrent que trop tard l’enjeu de la poursuite. Paysan et cochon tournèrent l’angle et disparurent. Mais les cris permettaient de suivre la course effrénée. Le cochon n’ayant que très peu de notions de géographie, s’était mis à tourner autour des maisons et repassait aux mêmes endroits dans un train d’enfer.

    Les cris et clameurs alertèrent les oreilles environnantes. Des têtes passaient aux fenêtres cherchant la raison du tapage, d’autres passaient la porte des étables un outil encore à la main. Les gamins, plus prompt, étaient déjà dans la rue et attendaient, impatients, le retour des protagonistes en suivant la progression des cris qui se rapprochaient. L’équipe allait réapparaître, poursuivi et poursuivant. Les enfants étaient surexcités par l’impatience et l’issu de ce match : l’homme ou la bête ? Les hommes arrêtaient des plans de bataille qui ne pourraient se mettre en place, tout allait trop vite. Quelques-uns s’amusaient de la mésaventure du Fernand et laissaient fuser quelques moqueries :

    -        il est pas prêt de les rattraper ses saucisses !

    -        Les jambons du bestiau sont meilleurs que les siens.

    -         C’est l’printemps ! il court après sa truie !

     Un téméraire voulu s’interposer jambes écartées bras en croix, croyant faire barrage à la bête. Le cochon le vit-il seulement ? D’un coup de tête résolu il l’envoya rouler cul par-dessus tête dans la bouse et les crottes de moutons auréolé d’un grand éclat de rires de l’assistance. L’animal tourna l’angle de la maison et repartit pour un tour, Fernand toujours à ses trousses mais ne possédant plus assez d’oxygène pour alimenter ses jurons. Sans les jurons le spectacle perdait de sa valeur. Quelqu’un eut l’idée de jeter des fagots de bois en travers de la ruelle pour faire obstacle et obliger le cochon à prendre la seule issue possible ; une cour fermée où il serait possible de le contraindre. Deux hommes se positionnèrent en retrait de la barricade pour bloquer toutes possibilités de retour à la bête et deux autres, prudemment à l’abri des fagots, attendaient avec une grosse barre de bois.

    La bête réapparut avec autant de détermination, mais pas le Fernand. Appuyé contre un mur il tentait de reprendre un souffle qui semblait le fuir, laissant échapper dans un sifflement de poumons ‘’crediou de crediou, fa cagat’’.

    Dès le coin tourné le cochon s’aperçut que son horizon s’était brusquement fermé. Il freina de toute sa force et fit une tentative de demi-tour. Trop tard. Profitant de l’arrêt un des hommes se jeta sur lui, ceinturant son cou, et tenta de le renverser au sol. Coups de pied, coups de sabots, violents coups de tête, force couinements, roulades…une bataille dont l’enjeu pour l’un était sa liberté, la fierté et ‘’l’honneur’’ d’avoir maitrisé la bête pour l’autre. Un costaud apporta une corde, et lia comme il le pouvait les pattes du cochon qui, vaincu, n’offrait plus de résistance. Le Fernand réapparut, se tenant les côtes, le souffle court expulsant des ‘’midiou de crédiou…midiou d’crédiou…’’. En approchant de la bête entravée il lui décocha un solide coup de pied, se libérant de sa colère et de sa frustration. Finalement c’est le cochon qui avait gagné et lui qui s’était donné en spectacle devant les enfants et les adultes. Le cochon n’y survivrait sans doute pas.

    Dans la rue on commentait l’évènement, surtout les gamins. L’incident fut l’occasion d’une réunion impromptue, une rupture agréable dans un quotidien prévisible. On échangeait les nouvelles colportées depuis la vallée, les petits problèmes, la vache qui vêle, les portées d’agneaux, les foins dont il allait falloir s’occuper… les petites préoccupations qui constituent l’ordinaire d’une vie conditionnée par la succession des saisons.

     

    Pour Angèle les petits problèmes évoqués commençaient à avoir une résonance. Elle s’intéressait de nouveau à la vie du village. Jusque là c’était impossible. Chaque jour avait été pour elle un combat où les problèmes exigeaient une réponse immédiate parce que trop liés à leur survie. Elle avait vendu une vache peu après l’enterrement. C’était déjà prévu, mais c’est Armand qui devait s’en occuper. C’était d’ailleurs le travail des hommes que de négocier le prix des bêtes, après des discussions parfois difficiles. Elle savait, bien sûr, ce que valait sa vache, Armand le lui avait dit, mais sa situation précaire de femme seule la mettait à la merci de ces maquignons qui sentaient venir la bonne affaire. Traiter avec une femme ! Ce n’était pas son rôle ! Dans cette société l’homme avait le pouvoir décisionnel, même si souvent ce sont les femmes qui l’influençaient. Heureusement  Aymé savait les risques qu’elle encourait et s’était offert de vendre la bête avec les siennes pour préserver son intérêt. Il était connu à Saint girons pour apprécier l’exacte valeur de ce qu’il proposait et la qualité de ses bêtes parfaitement entretenues. Il avait pu tirer un bon prix de la vache de son ami et en avait remis l’intégralité à Angèle. Il l’avait aussi conseillée sur la conduite de ses affaires. Angèle ne pouvait plus faire face aux nécessités de la ferme. En tous cas pas en gardant toutes les terres et la totalité du cheptel. Il lui avait expliqué qu’il fallait faire la part du feu, connaître ses capacités. Celles de sa mère étaient  fort réduites, et Josette était trop petite pour aider en quoi que ce soit, c’était au contraire une charge. Au village tous étaient contraints par leurs propres problèmes, ils penseraient à eux-mêmes avant de penser aux autres. Elle pouvait espérer de l’aide, mais après que tous les autres problèmes seraient résolus. Il fallait avant tout qu’elle ne compte que sur ses propres capacités.

    Angèle était une femme courageuse. Loin de l’abattre, les conseils d’Aymé lui avaient redonné confiance. Si Aymé lui avait parlé aussi directement c’est parce qu’il la savait capable d’affronter sa nouvelle situation, mais aussi parce qu’elle pouvait s’appuyer sur lui en cas de coup dur. Elle ne se sentait plus seule, isolée. Une lumière très ténue venait de se rallumer très loin dans le fond. Cette lumière portait un nom : l’espoir.

    Au bout du village, près de l’oratoire Aymé et Emeline sa femme, avait rencontré Angèle.

    -        Bonjour Angèle ! dit Emeline

    -        Bonjour Aymé, bonjour Emeline.

    Angèle avait un sourire un peu contrit, elle ne savait pas trop comment Emeline considérait sa relation avec Aymé.

    -        Je reviens d’Anas, j’y ai les vaches.

    -        Oui, je les ai vues. Il t’en reste encore quatre, ce n’est pas trop pour toi ?

    -        Oui, je me demande si je vais pouvoir toutes les garder. C’est qu’il faut les nourrir l’hiver, je ne sais pas comment je vais faire les foins cette année.

    -        Angèle tu as trop de vaches, et trop de terres à entretenir. Si tu gardes tout tu vas t’épuiser sans résultat. Il faut que tu vendes, intervint Aymé

    Angèle ne répondit rien. Elle avait réfléchi à ce qu’Aymé lui avait dit cet hiver, mais elle avait du mal à s’y résoudre. Maintenant que les beaux jours revenaient et que l’herbe recommençait à pousser elle mesurait mieux l’ampleur de la tâche. Armand l’avait toujours tenue écartée de ces problèmes, c’est lui qui recrutait les bras à la saison. Mais voilà qu’à présent ces responsabilités étaient les siennes. Il n’y avait pas d’argent pour payer, et elle ne pouvait pas offrir sa force de travail en échange. Aymé avait raison. L’heure du choix avait sonné.

    -        Je crois que je vais lâcher une partie des terres. La Soulane devrait se vendre facilement elle intéresse beaucoup.

    Aymé ne répondit pas. Il gardait le silence en regardant Angèle droit dans les yeux. Comme pour donner plus de poids à ce qu’il allait dire.

    -        Angèle, la Soulane est la meilleure terre du village. Bien sûr qu’ils la veulent tous. Ils sont même prêts à y mettre le prix pour l’avoir.

    Aymé se tut. On n’allait jamais trop vite dans les discussions. Il fallait que les conclusions fassent leur chemin dans l’esprit de l’autre, et même avec Angèle, Aymé respectait cette règle.

    -        Ecoute, ce n’est pas une bonne idée de te défaire de la Soulane. C’est la seule terre qui peut se travailler facilement. Celle qui produit le mieux. Tu peux y laisser les vaches seules, Armand a fait toutes les clôtures. En plus elle est à coté du village.

    Angèle ne disait rien. Elle regardait Aymé. De lui il n’y avait aucune malveillance possible. Cet hiver c’est lui qui avait descendu le foin pour ses vaches la sauvant ainsi de graves difficultés. Il fallait l’écouter. Lui savait comment diriger au mieux son intérêt.

    -        Que me conseilles-tu ?

    -        Je sais, dit-il en se tournant vers Emeline, qu’il y en a quelques uns qui lorgnent sur tes terres. Ils voudraient tous avoir la Soulane. Mais il faut que tu la gardes. Il faut que tu te défasses plutôt de ce qui est loin de ta maison. C’est difficile pour les vaches et tu y perds trop de temps. Je sais que le Fernand aimerait bien le pré de la grotte. Il est à coté du sien et cela lui ferait une belle parcelle. Pour toi c’est loin, la pente est forte et difficile à faucher.

    Pour Angèle c’était dur de voir ainsi disparaitre ce qu’ils avaient mis tant d’efforts et de temps à constituer avec son mari. Mais elle sentait bien qu’il lui faudrait s’y résoudre.

    -        C’est dur, Aymé !

    Emeline prit alors la parole, ce qu’elle faisait rarement en présence de son mari. Mais peut-être voulait elle marquer par là que, bien que connaissant la relation entre Angèle et son mari, elle s’associait à la démarche, la soutenait, et ne voyait là que pure fidélité vis-à-vis d’un mort qui avait été son ami, et générosité pour celle qui était en détresse permanente.

    -        Angèle, tu devrais suivre les conseils d’Aymé, c’est la sagesse. Tu ne peux pas tout faire à toi toute seule.

    -        Mais si c’est moi qui vend comment vais-je pouvoir me défendre, ils vont en profiter. Ils savent ma situation. Je ne sais pas comment faire.

    -        Ecoute, dit Aymé, il faut que maintenant tu leur montres que c’est toi le patron. Tu as suffisamment accompagné Armand pour savoir comment ça se passe. Reste ferme, ne change pas d’avis quand tu traites de tes affaires ils finiront par te respecter.

    -        Le Fernand possède deux terres contre les tiennes, reprit Aymé, en bas, avec celle de la grotte, et il en a deux contre la Soulane. Ne demande pas d’argent propose lui de les échanger. Tu vas y perdre, presque la moitié en surface, mais tu vas y gagner en commodités. Surtout ce sont de bonnes terres. Le Fernand lui n’y perdra pas. Ça me parait un arrangement qui devrait lui plaire. Va le trouver lui, directement. Pour les vaches tu en as une de trop, mais on verra après les foins.

    Il ne fallait pas qu’on les voit trop longtemps discuter ensemble. Les supputations et les soupçons galopent très vite dans les villages. Un comportement même innocent est facilement interprété.

    Tous les trois se séparèrent.

     

    Angèle attendit le moment favorable pour aborder Fernand. Il ne fallait pas que cela se passe chez lui, du moins pas dans un premier temps, mais plutôt à l’occasion d’une ‘’rencontre fortuite’’.

    Fernand revenait avec ses vaches qu’il menait boire à l’abreuvoir. Angèle connaissait ses habitudes et s’était arrangée pour en faire autant avec les siennes. C’est donc devant les bacs qu’ils se rencontrèrent.

    -        Bonjour l’Angèle.

    -        Bonjour Fernand, tu reviens du pré de la grotte ?

    -        Ouais, en ce moment c’est la meilleure herbe pour les vaches.

    Suivit un silence, mais chacun savait qu’il n’était qu’une suspension. Fernand avait compris qu’Angèle souhaitait lui parler, ces rencontres à l’abreuvoir étaient rarement le fait du hasard. C’est un des endroits, peu nombreux, où un homme peut rencontrer une femme autre que la sienne, sans déclencher aussitôt la curiosité. L’abreuvoir était un lieu naturel de convergence, c’était aussi celui où on ne pouvait pas se cacher, tout se passait au vu et au su de tous. Il suffisait de maintenir une distance convenable entre les individus.

    -        Justement je voulais te parler.

    -        Ah ! dit-il en se tournant franchement vers elle.

     Les deux mains réunies sur son bâton, campé sur ses deux jambes écartées, la tête légèrement rejetée en arrière, attendant la suite. Il savait qu’on pouvait les voir, sans doute même quelques yeux les épiaient. Ne laissant rien au hasard il voulait donner une image avantageuse de lui-même.

    Angèle voulait lui parler ? Il se doutait un peu de quoi. Comme tous ici il savait quelles difficultés étaient les siennes. Il lui faudrait vendre et, comme d’autres aussi, il était à l’affût, on pouvait faire de bonnes affaires. Angèle savait que de cette transaction dépendrait sa survie et celle de sa fille. Qu’elle la rate ou la conduise mal et c’en serait fini d’elles. Plus personne ne croirait à sa capacité à traiter une affaire et toutes les digues qui jusque là avaient retenu les manœuvres intéressées seraient rompues. La protection occulte d’Armand disparaitrait. Ce serait la curée. Il ne fallait rien précipiter.  Le moment était extrêmement délicat, sa crédibilité et sa réputation en dépendaient. Son statut de femme ne plaidait pas en sa faveur, dans cette société machiste, même si, souvent, les femmes en étaient à l’origine. Cependant les paroles d’Aymé s’étaient fermement ancrées dans son cerveau : ‘’maintenant c’est toi le patron’’. En n’ayant pas dit ‘’la patronne’’ mais ‘’le patron’’ il lui montrait qu’elle incarnait Armand maintenant. Armand avait parlé par sa bouche. Quelques soient ses craintes, ses frayeurs, c’était lui qui parlait et veillait sur elle par delà la mort.

    Fernand, attendait, apparemment détendu. Il ne fallait pas aller au-devant de l’information mais la laisser venir, guetter l’embarras, les hésitations, le regard… tous ces petits signes qui trahissent l’état intérieur d’une personne et sont autant d’informations précieuses dans la discussion d’un marché. Angèle avait vu faire Armand, elle savait tous ces codes. Elle adopta un air de fermeté résolue qui ne reflétait pas son état intérieur :

    -        Je veux te parler des près de la grotte.

    -        Ah ! Fernand était très intéressé mais ne le laissa pas voir, bien au contraire il adopta une attitude presque indifférente. Les pourparlers avaient commencés, les batteries dévoilées. Maintenant la bataille, car cela en était une, était engagée.

    -        Je pense m’en séparer dit Angèle. Et elle se tut.

    Maintenant c’était à Fernand d’intervenir. Les près de la grotte étaient importants pour lui. Aymé avait vu juste. Dans sa tête il évaluait la situation la plus précise possible d’Angèle, le degré d’étranglement dans lequel elle se trouvait pour tenter de faire baisser le prix. Il savait aussi qu’il était le mieux placé, du fait de la situation des terres des autres, pour prétendre à ces près. Encore que Gilbert, peut-être, puisse gêner la transaction, il avait une pièce de terre sur le chemin qui desservait Angèle et lui, un peu plus loin après eux. Mais ‘’il ne fallait pas mettre la charrue avant les bœufs’’. Il tâta le terrain.

    -        Ils sont pentus tout de même, non ? - Il fallait les déprécier et trouver des défauts -  pour passer la charrette au moment des foins… avec la paire… on peut verser.

    -        Mais tu n’es pas obligé de descendre, Armand laissait la charrette sur le chemin. C’est plus facile pour les vaches, elles peuvent tirer sans à coups…

    La remarque avait porté, Fernand ne répondit pas mais posa une question :

    -        Est-ce qu’il y a du sainfoin dans ces parcelles ? Il savait que non, ces questions n’avaient d’autres buts que marquer la méfiance, propre à tout acheteur, d’un défaut caché pour retarder l’annonce d’un prix. Et déstabiliser si possible le vendeur. Le mettre dans la crainte d’un refus d’achat.

    Angèle connaissait toutes ces arguties, elle savait l’intérêt de son pré pour Fernand. Elle usa du même stratagème : déstabiliser Fernand.

    -        Je crois que Gilbert aussi a de l’intérêt pour ces terres.

    Une fois de plus Fernand garda le silence. Il était gêné par le regard direct qu’Angèle portait sur lui. Cette femme qui prenait la direction d’affaires normalement dévolues aux hommes, le mettait mal à l’aise. Pourtant ils se connaissaient depuis l’enfance, depuis l’école. Mais les règles n’étaient plus les siennes. Confusément il sentait qu’elle changeait les rapports sans avoir pleinement conscience de ce qu’ils devenaient. Le terrain ferme, sur lequel il évoluait jusqu’alors, perdait de sa consistance.

    -        Gilbert ? Ah oui ! comme s’il se souvenait qu’il pouvait y avoir un autre acquéreur, mais sans vraiment d’importance.

    -        Dis voir Angèle, à combien tu les lâcherais ces terres ?

    -        Angèle laissa passer un temps insupportablement long, comme si elle évaluait les calculs de Fernand, jusqu’où elle pouvait en demander davantage pour ensuite revenir à un prix plus bas, car Fernand négocierait. Comment ne pas laisser transparaître qu’elle devait absolument réaliser la transaction, et faire semblant de ne pas être pressée, qu’elle n’était pas autant dans la gêne qu’on le prétendait. Tout son avenir dépendait de ce moment.

    -        Je ne veux pas vendre Fernand.

    Fernand resta interloqué. Prenant le bâton dans une main, réajustant son béret sur sa tête, il montra des signes de perplexité. Angèle avait réussi à lui faire perdre sa belle assurance. Il fallait insister sur cet avantage.

    -        Non, je ne veux pas vendre ! et après un court moment, je préfère échanger.

    -        Echanger ? Ah ! tout se bousculait dans ce crâne peu habitué à être pris à contre-pied.

    -        que veux-tu en échange ? La transaction prenait une direction imprévue et pour le coup elle demandait réflexion.

    -        Je suis intéressée par tes deux parcelles de la Soulane, celles contre la mienne. Elle ajouta aussitôt pour éviter qu’il ne réfléchisse trop,  tu n’y perds pas, au contraire, les miennes ici sont deux fois plus importantes que les tiennes. Ça te fera une belle pièce avec tes terres de la grotte, d’un seul tenant !

    -        Et pourquoi tu ferais ça, dit Fernand méfiant subodorant un piège.

    -        Ecoute Fernand, tu connais ma situation je ne suis qu’une femme. Ces terres ici sont loin du village pour moi et trop importantes pour les exploiter. Les tiennes sont plus petites c’est vrai, j’y perds, mais elles sont plus accessibles pour moi. A la grotte tu peux mettre la moitié de tes vaches jusqu’en juillet. En plus le cours d’eau est juste en bas.

    En lui faisant voir ce qu’elle était censée perdre avec ses parcelles, du fait de sa condition de faible femme, elle comptait un peu sur la cupidité de Fernand et sur son désir de briller au village, autant par son sens des affaires, du moins le croyait-il, que par la possession de biens supérieurs à celui des autres. Pour Fernand c’était une opportunité qu’il fallait saisir. Les parcelles de la Soulane bien que ‘’profitables’’, étaient effectivement bien plus petites que celles de la grotte. Les apparences lui masquaient la réalité du marché.

    Fernand recula d’un pas, baissant la tête mais pas le regard. On ne traitait pas de la vente d’une bête, même si cela aussi était important, mais de la terre, ce bien vital entre tous, source de nombreuses querelles. Il était sûr d’être le gagnant de ce marché, mais avant de ‘’toper’’ la main, geste qui le cèlerait, la prudence lui commandait d’en discuter avec Pierrette, sa femme. Cette opération les engageait tous les deux. Elle n’aurait pas admis d’en être tenue écartée.

    Angèle regardait Fernand. Elle savait où le menait sa réflexion, elle savait aussi que Pierrette serait un obstacle plus difficile à franchir. Si Fernand était un homme, Pierrette était une femme. Le charme, la voix, la communication directe face à face ne jouerait plus. Elle était la tierce personne à qui on rapportait des faits, hors de la présence de l’une des parties. Ici aucun événement extérieur ne viendrait perturber la réflexion. Le jugement n’en serait que plus pertinent. Pourtant Angèle comptait un peu sur la vanité d’homme de Fernand. Certainement il se montrerait à son avantage, peut-être même se présenterait-il comme étant à l’initiative de la proposition ce qui le mettrait dans la nécessité d’insister sur les avantages et de minimiser les inconvénients.

    -        Je te donnerai une réponse demain. Vient à l’oratoire, il y aura Pierrette.

    -        Les bêtes sont au Poudic, ‘’elles ne m’ont pas besoin’’, je serai à l’oratoire à 8 heures… l’heure légale !

     

    Le lendemain le marché fut conclu. Fernand et Angèle ‘’topèrent’’ la main. On avait demandé au curé d’être présent. Dans le village il était l’autorité qui faisait office de juge temporaire pour les opérations de ce genre. Son statut lui conférait tout à la fois les cautions morale, civile et religieuse. Un marché conclu en sa présence ne pouvait être remis en cause sans avoir de graves conséquences que personne n’imaginait encourir. Le notaire viendrait  ensuite pour être en règle avec la loi.   

     

    Dans le village la nouvelle ne tarda pas à se répandre. Ce fut tout d’abord la surprise et l’étonnement. La surprise car rien n’avait laissé présager la transaction. Mais l’étonnement aussi car personne n’avait imaginé que Fernand pouvait accepter de se défaire des parcelles de la Soulane.

    Un sentiment de frustration gagna les esprits. Bien sûr Fernand disposait de ses terres comme il l’entendait, mais il s’agissait de la Soulane.

    La Soulane ! ces parcelles dont tout le monde au village parlait comme d’une sorte de référence pour évaluer la valeur de leurs propres parcelles, cette terre que chacun aurait voulu pouvoir s’approprier et, dans une certaine mesure, avait occupé les esprits comme possible à acquérir au regard de la situation d’Angèle. Cette terre convoitée, silencieusement disputée, échappait définitivement aux spéculations.

     

    Les femmes surtout ressentaient les résultats de cette transaction comme un affront, une atteinte à leur condition. Angèle avait transgressé les règles. Normalement soumise à la supériorité masculine, à son rôle de gardienne du foyer, elle venait de se mettre sur un pied d’égalité avec les hommes. Elle trahissait son sexe, humiliait ces femmes qui n’avaient pas voix au chapitre dans les affaires, sauf dans le huis clos du foyer. Angèle sans le savoir avait remis en cause la hiérarchie sociale et développé une puissante jalousie chez elles qui prenaient conscience de leur condition et de celle d’Angèle devenue l’égale des hommes du village… leurs hommes.

    Le lavoir était le point de rencontre idéal. On ne risquait pas d’y rencontrer le mari de l’une ou de l’autre. C’était le domaine réservé des femmes. Là circulaient toutes les humeurs féminines, leurs curiosités, leurs misères, leurs colères, parfois la médisance mais aussi les bonnes et mauvaises nouvelles. Ces mille et une paroles qui constituent le lien entre les humains. Qui unissent, désunissent, fâchent, rabibochent.

    Angèle ce jour-là était le sujet de quatre virulentes commères unies autour de cet extraordinaire évènement qui perturbait le village.

    -        Je me demande comment elle y a fait l’Angèle….dit Raymonde en laissant la phrase en suspens, ce qui appelait une reprise.

    -        Surtout que le Fernand il a vu du pays à l’armée, il sait, il ne se laisse pas faire…

    -        Pourtant la Pierrette y aurait pu y dire…

    -        Oh ! la Pierrette à la maison… laissant sous-entendre qu’elle n’avait pas son mot à dire face à un mari autoritaire.

    -        Ouha ! il est jeune le Fernand et l’Angèle elle sait y faire….

    -        … ? quoi !… tu veux dire…. Reprit Danielle. La stupéfaction l’empêchait de formuler une pensée quelle se refusait encore à admettre.

    -        Je me comprends reprit Raymonde, sans plus fournir d’explications ce qui permettait à l’imagination, déjà induite dans la voie de la médisance, d’ouvrir un champ de possibles au gré des phantasmes de chacune.

    -        C’est qu’elle est mal placée pour discuter vu sa situation, elle a pas un sou.

    On n’en était plus au questionnement. Une boîte venait de s’ouvrir qui libérait de mauvaises dispositions. Les esprits commençaient à s’échauffer et cherchaient des éléments pour conforter ce qui n’avait pas été exprimé formellement. Mais était-ce bien nécessaire ? la nature de chacune était là pour pallier les manques.

    -        Et puis pour qui elle se prend ? elle commande à nos hommes maintenant ?

    -        C’est qu’on dit que l’autre jour elle n’était pas seule au pré d’Anas… quel ‘’on’’ ? quel Jour ? point de précisions à ce sujet

    -        Ah bon !

    -        Mais elle les envoûte ma parole

    -        Ben regarde, il y en a toujours un pour l’aider.

    -        Pour l’aider ? ouais, tu parles !

    Le bruit d’une roue de bois choquant le chemin de pierres leur fit lever la tête. Angèle apparue  poussant une brouette chargée de linge. Les lavandières se turent, mais d’un commun accord silencieux elles se rapprochèrent l’une de l’autre pour qu’Angèle ne puisse pas s’interposer entre elles. Un silence  lourd s’installa, ponctué des coups de battoirs qui s’abattaient sur le linge comme pour exsuder le ressentiment qui les habitaient. Angèle marmonna un bonjour appuyé d’un hochement de tête avant d’occuper la place située à l’extrémité de la pierre du lavoir, moins bien entretenue parce que moins souvent occupée. Des grommèlements lui répondirent. Les apparences, peut-être les convenances, l’emportaient sur les sentiments. Le point de rupture n’avait pas encore été atteint. Angèle connaissaient comme tout le monde ces quatre commères et leur facilité à commenter les évènements d’une façon qui leur était propre constituée d’interprétations rarement charitables. Elle se doutait que son cas était une source abondante d’épanchements propres à ‘’la culture et à l’éducation’’ de ces femmes, enclines à la destruction. Angèle s’installa, classa le linge à laver et commença son ouvrage.

    Au long de la pierre aucune n’entreprit de libérer la parole. Le faire intègrerait naturellement Angèle. Comment alors évoluerait la situation. Pas sur des banalités comme autant d’hypocrisies, mais, c’était un risque, sur une dispute ou sur des paroles à double sens. Seuls des regards coulés de l’une à l’autre, accompagnés de mimiques, de sourcils froncés, de moues désobligeantes … un langage de sourds muets au sens facile à interpréter pour chacune dans leur communion.

    -        Angèle se concentrait sur son travail et faisait mine de ne rien remarquer. Elle connaissait leur pouvoir, regroupée elles agissaient comme une meute, chacune s’enflant des propos de sa compagne pour mordre un peu plus fort. L’une d’elle surtout, le nez haut, les paupières plissées, un museau de fouine assurait son autorité sur les autres en donnant le tempo, véritable chef d’orchestre.

    -        Angèle pressée de finir sa tache put repartir avant que ces femmes n’aient pu finir la leur. La parenthèse de silence se referma derrière elle, il y avait tant à dire en l’absence d’Angèle.

     

    Un mot commençait à occuper ces esprit dévoyés, un mot qu’aucune n’osait prononcer, un mot empli de conséquences graves, ce mot là était malsain, délétère, et circulait invisible, encore inaudible dans le sous-entendu de leurs échanges… à ce moment de la conversation chacune retourna à ses pensées et les battoirs s’abattirent avec plus de force sur le linge

    Ainsi allèrent entre elles les ragots et les méchancetés qui répandent des poisons insidieux en auréoles sans cesse en expansion et toujours plus vénéneux puisqu’ils s’enrichissent constamment d’anecdotes à charges contre la victime. Au café aussi, fief des hommes et équivalent du lavoir des femmes, les discussions s’animaient au fil des canons de ‘’gros rouge’’ ingurgités. Fernand en occupait le centre. Les petits projets qui avaient fleuri dans les têtes avant la transaction venaient de se briser sur cette réalité. Mais Fernand était présent et on n’osait pas l’affronter ouvertement. C’est qu’il était costaud et aguerri, il revenait de l’armée. Au lieu de médire de lui on le félicitait pour son échange, cependant chaque félicitation était un positif factice. Il fallait lire en négatif la valeur du positif, des litotes sournoises qui traduisaient le dépit et la jalousie ; qu’une femme ait pu s’accaparer la Soulane c’était leur virilité qui s’en trouvait atteinte.

    Fernand n’était pas dupe, il leur avait ‘’damé le pion’’. Vivant au milieu d’eux depuis toujours, il interprétait ces félicitations à leur juste valeur. Pourtant il fallait couper court aux velléités malsaines qui pourraient lui nuire ; s’attaquer en priorité à celui qui avait le plus de raison d’avoir des regrets, voire de la rancœur.

    -         Alors Jules, toi aussi tu as des terres à la Soulane, t’es bien placé, tout le monde n’a pas cette veine.

    Jules était gêné. Il avait tacitement participé à l’indignation générale et voilà que tout à coup Fernand en faisant un privilégié, favorisé par le hasard des héritages.

    -         Ce bien, il te vient, je crois, du père pas vrai ?

    Il mettait ainsi en évidence que ce n’était pas par le fruit de son travail ou de transactions qu’il avait acquis cette parcelle. Fernand enfonçait le clou.

    Dans le café l’assistance était devenue muette. Quelques regards se tournaient vers eux d’autres regardaient leur verre, mais tous avaient l’oreille dressée dans l’attente de la réponse.

    -         Euh, ben oui, …mais t’aurais pu m’en parler…

    Pris de court Jules cherchait une échappatoire honorable mais l’attention des autres annihilait toute imagination chez lui.

    -         Bon, t’as pas à te plaindre alors. D’ailleurs mes affaires sont mes affaires et ne regardent que moi… sous couvert de s’adresser à Jules, Fernand s’adressait en fait à tous les présents.

    -        Tiens, continua t’il, demande à Gilbert ce qu’il en pense… Eh ! Gilbert qu’est-ce que t’en penses de l’échange ?

    Fernand en bon tacticien, avait subodoré la réaction des hommes du village. En prévision il avait proposé à Gilbert de le laisser pâturer une partie de sa parcelle qui jouxtait les siennes.

    -         J’ai beaucoup de terres ici maintenant, si tu veux tu peux mettre tes bêtes dans cette partie, moi, j’aurai assez de travail avec le reste, lui avait-il proposé.

    Par cette manœuvre qui ne lui coûtait finalement pas beaucoup – quand on n’a que deux bras on ne peut pas augmenter indéfiniment son troupeau – il en avait fait son allié et même un aide au moment des foins.

    -        J’en pense que c’est pas les oignons de Jules, dit Gilbert, il n’a pas à se plaindre ; et puis, Jules, si tu voulais la Soulane t’avais qu’à en parler à Fernand… et puis qu’est-ce que tu aurais donné en échange ?

    Dans l’assistance on se taisait. Jules venait d’être débouté et personne n’avait envie d’intervenir, ils ne s’en reconnaissaient plus le droit et craignaient de subir le sort de Jules.

    Mais Fernand ne voulait pas que Jules perde la face, ni perdre sa relation avec lui :

    -         Allez Jules trinquons ensemble on ne va pas se fâcher tout de même on a ce qu’il faut chacun, dit Fernand en donnant une tape dans le dos de Jules, et le choc des verres scella la fin des hostilités.

    Les poitrines, inconsciemment contraintes dans la crainte d’une bagarre ou d’insultes irréversibles, se relâchèrent à l’unisson. Pour autant on savait que cette affaire réapparaîtrait sous une forme ou sous une autre dans un de ces accès d’humeur qui ponctuent les relations de village, mais cela affaiblirait la portée des propos malveillants. On aurait beau jeu de rappeler aux fâcheux :

    -         Mais si tu avais quelque chose à dire pourquoi tu ne l’as pas fait au Café ?

    Un murmure précéda la reprise des conversations et bientôt les paroles se noyèrent dans la fumée bleue du tabac, les éclats de voix et les verres de piquette.

     

    Le printemps arrivait à son terme. La nature était au zénith de sa jouvence et de sa renaissance, tout n’était qu’explosion de sève, de vies justes écloses, de senteurs, de forces venues du plus profond de la terre et de la création. Les hommes n’échappaient pas à cette fécondité nouvelle, fondus dans ce maelström, dépendants des forces tutélaires de la terre, ils en observaient les manifestations pour tenter d’en tirer le meilleur parti. 

    Depuis quelques temps  chacun observait la croissance l’herbe d’un œil éduqué de génération en génération. Elle était arrivée à ce stade entre maturité et déclin où la lame de la faux pouvait la trancher facilement. Trop attendre et les tiges durciraient, commenceraient à s’affaisser sous l’action du soleil, de la pluie et du vent. Les lames alors pénètreraient difficilement et le travail déjà pénible, nécessiterait plus de force.

    La ligne des faucheurs, de face, s’étirait sur cinq ou six mètres. Les faux glissaient sur l’herbe à un ou deux centimètres du sol puis étaient brusquement rabattues sur la gauche, couchant du même coup une rangée d’herbe. Personne ne disait mot, chacun connaissait son travail. Les faucheurs en chemise, le béret sur la tête, le fourreau de la pierre à aiguiser suspendu à la taille, avançaient avec une régularité de métronome. Le premier au plus bas donnait le tempo et ses compagnons, les uns décalés par rapport aux autres  pour ne pas risquer de blesser son voisin avec la lame, suivaient son rythme. Le soleil n’avait pas encore fait son apparition mais sa clarté était suffisante pour que l’on puisse ‘’attaquer’’ la besogne.

    Tous s’étaient levés très tôt, et certains, avec le rasoir ‘’coupe-choux’’, avaient fait des copeaux dans les joues burinées. Il faut dire que le miroir ne renvoyait qu’une faible image à la lueur de la bougie. La soupe, qui devait les ‘’tenir’’ jusqu’au milieu de la matinée, vite avalée, ils avaient passé du temps dans le champ à forger la lame. Les marteaux s’abattaient sur le fer posé sur la petite enclume fichée dans le sol. Avec des coups secs et précis peu à peu le métal s’amincissait, s’épanouissait, prenait la forme et l’épaisseur voulue. Ensuite il fallait affiler. D’un geste adroit du poignet la pierre parcourait le fil de la lame avec des ‘’tzing, tzing’’ réguliers.

    Sur un ordre de Jules, le propriétaire du champ, tous se positionnèrent et la fauche commença.

    Le début de la matinée est le meilleur moment pour les hommes, mais doucement le soleil s’élevait au dessus de la crête et les premiers rayons caressèrent les échines noueuses. Le travail devait être fini à tout prix pour le soir. Ces derniers jours avaient été très favorables, mais ces conditions ne dureraient pas, les orages viendraient perturber les entreprises humaines. Il ne fallait pas trainer. Les faucheurs avaient été choisis pour leur dextérité et leur conscience au travail. Derrière eux les

    enfants, aidés d’Angèle, éparpillaient la coupe pour l’offrir au soleil et accélérer ainsi le séchage.  

    Angèle savait que, pour elle, il n’en irait pas de même que pour les autres. Il n’y avait pas d’homme à la maison, pas de bras qui apporteraient leur concours à ce travail essentiel. Elle dépendait totalement du bon vouloir et de l’aide des hommes du village. Elle ne pouvait que demander et peu apporter en échange : un travail de dispersion de l’herbe qui était normalement dévolu aux enfants, et charger le foin sur la charrette.

    Les hommes du village n’étaient pas de mauvais bougres, mais la situation d’Angèle présentait bien de l’intérêt. La terre, sa possession, était gage de foin supplémentaire, d’un troupeau un peu plus important, de ‘’revenus’’ de nature à protéger davantage d’une misère toujours possible. La lutte pour atteindre ce but était sourde, latente, mais sommeillait, toujours prête à s’exercer quand une occasion se présentait. Bien qu’elle n’ignorat rien des pensées obscures, intéressées qui pouvaient animer certains esprits à son endroit, Angèle ne pouvait pas se permettre de montrer quelques signes d’hostilité ou de défiance que ce soit. Sa sécurité dépendait aussi de son acceptation du clan. Trop honnête pour tromper son monde en pleine conscience, elle adoptait, à propre son insu, une attitude de dissimulation pour la défense de Léontine, de Josette et d’elle-même.

    Personne ne disait mot, la tâche occupait l’esprit de chacun. D’ailleurs le propriétaire ne l’aurait pas permis. Lui, était tenu par la réussite de l’opération. Il ne fallait à aucun prix que les orages ne viennent gâcher le travail et retardent la rentrée du foin. Ce serait une catastrophe, non seulement pour lui, mais aussi pour les autres. Tout retard de l’un provoquait le retard de l’ensemble par effet domino. C’est que les bras se louaient, quand ils faisaient un champ ils n’étaient pas dans un autre. Le champ une fois fauché, il faudrait aller chez Fabin, puis chez Germain et ainsi de suite. Remettre en cause cette organisation entrainerait à coup sûr de gros problèmes. Pour la fauchaison des prés les bras de tous étaient nécessaires. Même les esprits les plus grincheux, ceux qui avaient toujours un contentieux ou un problème à faire valoir, même ceux-là ne trouvaient rien à redire à l’ordre établi. Mis à l’écart, en marge du clan, et ne plus bénéficier de l’aide des membres de la communauté équivalait à une condamnation, une année de misère. L’herbe, élément vital de cette vie paysanne, ne serait pas fauchée ou rentrée. Pas assez de foin dans la grange et il faudrait vendre une vache, peut-être deux.

    Il n’était pas possible de prendre un tel risque. Enchainés aux mêmes nécessités le groupe retrouvait une solidarité vitale. La responsabilité autant individuelle que collective n’incitait pas aux plaisanteries.

    La sueur inondait les épaules et le torse des faucheurs. Les nœuds des muscles du dos se déplaçaient aux mouvements qu’exigeaient les faux. Les hommes parcouraient le champ d’un bord à l’autre, puis revenaient au départ et recommençaient. Les corps oscillaient pour contrebalancer l’effort et la résistance de l’herbe que l’on coupait, avec un bel ensemble, comme réglé par une musique que seuls les hommes pouvaient entendre. Parfois un faucheur laissait une ligne d’herbe dans sa trajectoire de faux. Il était aussitôt repris par un :

    -                           Eh ! je l’ai payée toute ! tu peux aussi la couper !

    de Jules qui n’entendait pas que l’on gaspille un tant soit peu de ce bien, marquant ainsi son autorité d’homme à qui rien n’échappe.

    Personne n’envisageait de quitter la chemise malgré l’ardeur du soleil. Elle les protégeait des brûlures, mais aussi de ces maudits taons qui les harcelaient sans merci et contre lesquels il est difficile de se prémunir. Les femmes venues apporter de l’eau et le déjeuner, étaient mieux couvertes par leurs vêtements et leurs chapeaux à larges bords. Chaque faucheur, suivi par un enfant, s’acheminait vers l’extrémité du champ au rythme lent de la coupe. Les gerbes coupées s’affalaient au sol, régulièrement, pour être aussitôt éparpillées. Quand l’extrémité était atteinte, tous rebroussaient chemin, se positionnaient à nouveau au début du champ et une nouvelle coupe commençait. Les raies succédaient aux raies et finissaient par créer des alignements parallèles absolument réguliers, témoins de la qualité et du savoir-faire des hommes. Parfois l’un d’entre eux s’arrêtait pour donner ‘’un coup de pierre’’ sur la lame, puis aussitôt reprenait son activité.

    On en était au milieu de la matinée. Les corps commençaient à ressentir les douleurs des muscles si longtemps sollicités toujours de la même façon mécanique. Il fallait faire une pause. Déjà depuis quelques temps les regards, d’abord furtifs, se faisaient plus insistants vers le maître. Celui-ci le sentait bien mais rechignait à la pause et cherchait à la retarder le plus longtemps possible. C’était pour lui un temps précieux perdu, que l’on pourrait bien regretter si l’orage survenait. Ce temps on ‘’l’aurait de manque’’ peut-être. Pourtant il sentait bien qu’il faudrait se résoudre à ce moment de repos, le casse-croûte du matin. Enfin l’ordre retentit, que tous attendait :

               -        A brespaillar,  vous autres !

    Ce fut comme une petite délivrance. On alla se mettre à l’abri sous l’arbre de la haie avec un soulagement évident.

    -        Je commençais à avoir le dos raide ! dit Fabin en se tenant les reins, courbant le dos en arrière pour assouplir des muscles devenus douloureux.

    -        Saletés de taupinière, y en avait une que j’avais pas vue, j’ai abimé la lame c’est sûr ! dit un autre.

    -        T’es comme les taupes, eh ! t’y vois pas !

    -        Eh ! Odette ! pourquoi t’as crié tout à l’heure ?

    -        J’ai mis le pied sur un serpent… en fait c’était un orvet, mais j’ai eu peur.

    Ce qui eut pour effet de faire rire tout le monde.

    On échangeait sur les petits incidents qui avaient émaillés la matinée, en mangeant un bout de fromage et du pain. Une bouteille d’eau circulait de main en main. La petite prune viendrait sans doute, mais le soir après le travail. En forme de récompense et de satisfaction. Rapidement des soucis plus quotidiens alimentèrent la conversation. Les petits malheurs des uns, le temps qu’on espérait voir se maintenir, le pré qui ne serait sans doute pas terminé à temps…..

    Soudain Adrien donna un coup de coude à son voisin et du menton, lui désigna une direction. Firmin qui s’était laissé aller à faire un brin de compliment à Lucienne se tourna vers lui le sourire enjôleur encore aux lèvres. Regardant dans la direction indiquée il perdit son sourire. Il avait compris, le pré ne serait pas fini cette après-midi. Un petit nuage blanc d’innocence, encore insignifiant venait d’apparaitre de l’autre côté de la vallée contre le flanc de la montagne. Tous ici connaissaient la raison de la formation de ces nuages à cette époque de l’année. Le moment des orages commençait. Celui-ci crèverait vers les quatre ou cinq heures. Il fallait tout de suite reprendre le travail et faire le maximum avant la pluie qui viendrait tremper le foin coupé et retarder pour au moins deux jours sa récolte.

    Le patron aussitôt pris la direction des opérations :

    -        Debout tout le monde, on reprend le travail, il faut finir cette parcelle, pour l’autre on verra plus tard.

    -        Vous les gamins vous retournez l’herbe qu’elle termine de sécher,

    -        les femmes vous commencez à mettre en andains et vous chargerez ce qui est déjà sec,

    -        Adrien amène  la charrette ! c’est toi qui assureras le chargement.

    -        Maintenant au travail !

    Il n’y avait pas à discuter, tous quittèrent le havre de l’ombre du chêne sous lequel ils avaient trouvé abri. Pour lors le travail devint un combat. Personne ne dit mot et se plongea dans la fournaise. Le soleil approchait de son zénith et semblait vouloir bruler toute vie au sol.

    On économisait les paroles chacun tendus dans l’accomplissement de la tâche qui lui était dévolue, dans un même objectif, Il fallait battre l’orage de vitesse, malgré la chaleur, qui brûlait dos et bras, malgré l’air surchauffé qui rendait la respiration pénible.

    Sur le pré les faucheurs balançaient les épaules selon les coups de faux, les enfants agitaient leur bâton et faisaient voler l’herbe, les femmes lançant le râteau de bois en avant rassemblaient le foin sec en tas, d’autres y piquaient leur fourche, l’arrachait du sol d’un coup de rein et, remontant la pente, hissaient leur fardeau à la charrette où Adrien, chemise ouverte, la répartissait et la tassait  en la foulant au pied dans une gerbe de poussière.

                   Cependant le petit nuage enflé de l’humidité de l’atmosphère augmentait constamment son volume et déjà formait une colonne qui s’élevait vers le ciel. Les faucheurs suivaient son évolution par de brefs coups d’œil et l’interprétaient en termes de temps restant avant la pluie. Ils ne pouvaient pas aller plus vite sous peine de détruire la cohésion nécessaire au groupe. La besogne avançait rapidement et l’herbe jonchait le sol à longues fauches répétées ; mais les cieux furent plus rapides, l’ombre du nuage gagna et semblait dévorer l’espace occupé par le soleil. Bientôt il n’y eut plus de place pour ce dernier. La montagne s’ennoyait de ténèbres se laissait digérer par le monstre noir, une chaleur lourde et moite enveloppa toute vie.

    -        On n’y arrivera pas, on n’y arrivera pas…

    Comme un leitmotiv les hommes, à intervalles réguliers, marmonnaient entre leurs lèvres ce qui devenait une fatalité. Débonnaire à ses débuts, l’orage sans cesse plus menaçant allait éclater sous peu.

    Jules se releva soudain comprenant qu’il fallait cesser la fauche et parer au plus pressé :

    -        On arrête les gars !

    S’adressant aux enfants et aux femmes :

    -        vous allez constituer les tas, vous les gamins vous courez chercher les bâches, vous couvrirez  et surtout lestez comme il faut, il ne faut pas que le vent les arrache… puis aux hommes,

    -        on charge les deux charrettes, on reviendra après-demain pour le reste.

    Le lendemain il faudrait de nouveaux étaler le foin pour qu’il sèche en espérant que le soleil soit revenu.

    -  Allez, au boulot.

    Commença alors un ballet où chacun connaissait son rôle. Les tas rapidement élevés furent bâchés ; la force des hommes eut tôt fait de garnir les charrettes ; prenant alors son aiguillon le meneur piqua les vaches. S’arc boutant sous le joug, les sabots fermement assurés dans la terre du chemin, d’un puissant effort les bêtes arrachèrent leur fardeau à la pente sous les cris et les coups d’aiguillon

    -        yaa Varou, yaaa Mascaret !! Yaaa !

    Positionnés au long de la charrette coté pente, trois femmes avaient piqué leurs fourches dans le foin et poussaient de toutes leurs force pour contrebalancer la gite de l’équipage et éviter que la charrette ne verse. Derrière des hommes poussaient à l’aide de leurs fourches. L’ensemble, bête et gens, n’était plus que forces et souffrances au long de cette pente douloureusement gravie.

     

     

    On parvint enfin sur la route de terre. La pente moins forte, le sol plus ferme permirent de reprendre haleine.  

    Un coup de vent soudain, annonciateur de l’imminence du déchaînement fit tomber un chapeau, plaqua les chemises sur les torses trempés de sueur, une longue haleine chaude, désagréable parcourut la troupe et la fit se presser plus encore.

    Les deux granges se situaient à l’entrée du village. C’est elles qui recevraient le foin nouveau. La charrette d’Angèle ouvrait la marche, pour décharger la seconde il fallait d’abord décharger la première. Au moment de la vente des parcelles de la grotte il avait été convenu que le produit de la première parcelle reviendrait à Angèle comme c’était souvent le cas dans les ventes. Mais l’orage contrariait ce choix. Son foin serait sauvé mais celui du patron, Jules , risquait d’en pâtir.

    En remontant le long du chemin de terre Jules y avait pensé, mais surtout sa femme. Dans sa tête montaient doucement de mauvaises pensées qui se muèrent rapidement en soupçons puis en accusations non encore formulées. Ce n’était pas de la méchanceté, mais elle voulait avoir la

    certitude que l’année à venir se passerait dans les meilleures conditions. A  cause de cela elle était impatiente de rentrer son foin, d’achever les travaux essentiels à sa famille. Une fois l’esprit dégagé de tous soucis matériel, en paix, alors on pourrait s’occuper d’aider les autres, ceux qui étaient dans la détresse permanente. La notion de charité à proprement parler ne lui effleurait pas l’esprit, il s’agissait d’aider quelqu’un de sa communauté, accepté par elle… mais en dernier lieu, après ses propres intérêts.

    La charrette arriva devant la grange d’Angèle. Le meneur fit stopper ‘’la paire’’ et posa son bâton, vertical, contre le joug. Il savait que les vaches, habituées à ce signal n’avanceraient plus. Deux hommes montèrent lestement sur la meule, on leur fit passer les fourches, pendant qu’un troisième ouvrait les ventaux du fenil. D’autres allaient pénétrer à l’intérieur quand, plus rapide que l’orage imminent, Pierrette parvenue à ce point d’autosuggestion où le raisonnement perd tous ses droits, vint se camper devant Angèle, les deux poings fermement plantés sur ses hanches :

    -        Que lui as-tu fait à mon homme pour passer avant nous ?

    Les médisances du lavoir, insidieusement, avaient suivi un  chemin tortueux  au fil de l’abreuvoir, des alcôves d’églises, ces lieux où les bruits inaudibles circulent plus vite que le vent, des confidences toujours reformulées dans la nuisance.

    D’abord interloquée, Angèle resta interdite. Evidemment, sujet des discussions discrètes, elle en avait été tenue à l’écart, comme d’ailleurs les femmes jugées moins réceptives aux ragots destructeurs. Ainsi deux

    sortes de clans s’étaient formés, celui des commères aux langues acérées, et celui des ignorantes tenues à l’écart. Pierrette n’avait pas voulu se laisser gagner par ces mauvaises femmes, elle était restée sourde aux rumeurs, et puis n’avait-elle pas approuvé la transaction, n’était-ce pas son homme qui l’avait engagée ? Mais ces rumeurs avaient

    trouvé un comburant avec l’orage qui menaçait, un poison lent, insidieux avait gangréné ce cœur. Malgré elle, elle ruminait que s’il n’y avait pas eu la part de foin d’Angèle dans la balance sa récolte n’en eut pas souffert. Au fil du chemin cette rancune s’était nourrie de ces sentiments malsains, de ces vents méphitiques chargés de jalousie et du désir d’évincer Angèle.

    -        Ouha ! à cause de toi notre foin va être trempé, perdu. Tu seras bien contente toi, le tien sera à l’abri ! et tous ces idiots qui font ce que tu leur dis !

    Alentour tous s’étaient figés, interloqués par la violence de l’attaque inattendue. Surtout de la part de Pierrette. Jules lui-même, les yeux ronds, regardait sa femme à la bouche mauvaise, aux yeux de feux.

    -        Sorcière ! s’écria-t’elle au paroxysme de sa colère

    De stupeur l’assemblée en resta stupide, privée de parole.

    -        Sorcière !

    Jusqu’à présent ce mot était resté confiné dans des zones secrètes du cerveau gardé par la crainte. Mais la colère eut raison de ce gardien.

    -        Sorcière !

    Le mot qui circulait dans l’esprit de ces femmes sans jamais avoir été prononcé, par superstition ou crainte d’être la première à l’exprimer attirant sur soi regards et jugements, venait d’être jeté à la tête d’Angèle.

    Cet incident n’était pas un simple ‘’coup de colère’’. Que Pierrette, la femme de Jules, celui-là même qui avait négocié avec Angèle ait prononcé ce mot montrait à quel point la progression  souterraine de propos tenus, avait gâté les esprits comme une gangrène envahit le corps d’un blessé jusqu’à le détruire. Jusqu’où le mal avait-il gagné ? Qui au village avait pu se laisser atteindre, était en réalité corrompu ?

     

    Que Pierrette le prononça fournissait au triste clan la possibilité de se défausser en disant que ‘’c’est Pierrette qui a dit que…’’cela leur permettrait à toutes de reprendre la terrible accusation en utilisant la bouche de Pierrette. Elle pourrait accuser sans se compromettre. Bien que reprenant le mot à leur compte elles n’en endossaient pas la paternité : ‘’c’est Pierrette qui a dit que…’’ mais elles ne se priveraient pas d’en faire usage.

    Jules en resta interdit. Mais il comprit sa femme, elle réagissait non selon son cœur mais selon ses intérêts et pour ces gens habitués à mener leur vie dans la constante peur de la misère, la précarité tapie, prête à resurgir les intérêts étaient surtout vitaux. Il ne disait rien mais il désavouait sa femme. Il ne le faisait pas devant Angèle, devant les ouvriers, cela aurait créé des tensions insupportables au sein de son foyer et cela il ne pouvait pas se le permettre. Seule la cohésion du couple assurait la pérennité de la ferme. Il la laissa épuiser son trop plein de ressentiments, on aurait le temps, plus tard, de discuter posément et de reprendre raison. Angèle subit l’assaut la tête légèrement baissée, dans une attitude humble, de nature à calmer la colère de Pierrette, en tout cas à ne pas l’envenimer, mais pas trop pour ne pas se sentir humiliée, ne pas donner cette impression à Pierrette. Elle avait droit au respect, elle se battait avec les armes qu’il lui restait : sa dignité et son honneur.

     

    Après un moment de stupeur, Jules jeta un regard dur à sa femme, direct. Aucun son ne sortit de sa bouche. Dans le silence pesant les regards allaient de Jules à sa femme dans l’expectative d’un dénouement forcément houleux. Pierrette, dans ce temps suspendu, repris ses esprits sembla mesurer la puissance du mot employé qui depuis des siècles avait provoqué le malheur de tant d’hommes et de femmes. Portant la main à sa bouche comme pour retenir une accusation maintenant hors de sa portée, laissant tomber sa fourche au sol, elle quitta brusquement le groupe et couru se réfugier chez elle. Jules ne l’accompagna pas, en raison du travail bien sûr, mais aussi pour laisser à Pierrette le temps de réfléchir à son attitude dans la solitude du foyer. Il la retrouverait plus tard, et ils auraient une discussion ensemble, sans témoin dans l’espace clos des murs de la maison où déjà de nombreux problèmes avaient trouvés leur solution.

    Le travail reprit. L’évènement était dans toutes les têtes mais personne ne l’évoquait. On échangeait des propos en liaison directe avec le travail en cours, ‘’envoie à droite’’, ‘’oh ! le gamin, tasse un peu mieux’’, ‘’fait monter plus haut, tu laisses tout devant’’, mais on se leurrait soi-même pour éviter tout échanges qui pourraient s’avérer dangereux, surtout en présence de Jules.

     

     

    La religion officielle avait imposés ses dogmes et ses règles. Elle avait dompté et canalisé les peurs et les questions qui ne trouvaient pas de réponse chez l’homme, confronté aux vastes espaces sidéraux, qu’il appelait ‘’le ciel’’ ; un nom générique et flou où l’âme était censée être admise quand elle aurait quitté le corps, sous réserve de sa pesée ; aux manifestations de la nature, et à ses forces occultes venues du fond des âges, qui angoissaient, mettaient sur un qui-vive permanent, qui se réincarnaient en loups-garous, sorciers et sorcières, suppôts du diable. Des forces toujours maléfiques, toujours issues de l’enfer, où les âmes qui succombaient étaient condamnées à mille tourments pour la vie éternelle. C’est cette peur qui les conduisait à l’église, au confessionnal, aux fêtes religieuses… sous la coupe du curé. 

    Celui-ci, homme issu de la terre, du même monde qu’eux, avait confusément conscience de cette dualité entre religion et superstition, mais il savait aussi que la cohésion du village dépendait pour partie de lui, de sa connaissance de la vie locale, des craintes de ces hommes et de ces femmes. Sans les exploiter outrancieusement, il savait les utiliser, les suggérer dans le huis clos du confessionnal en y mettant une touche adaptée au tempérament de chacune et chacun, ou en chaire dans un prêche dont la base était issue des saintes écritures dont il n’était pas questions de douter.

    Ses ouailles lui faisaient confiance. Hors de l’église, quand son ministère lui en laissait le temps il aidait aux travaux des champs, toujours en soutane. Il s’adressait à eux avec leurs mots, avec leur langage, le patois, et même au café en partageant la piquette. Il allait voir les malades du village, c’est-à-dire, souvent, les moribonds – on ne dérangeait pas le médecin des corps on préférait celui des âmes – il consolait par ses paroles, parfois même il apaisait les disputes de ménage, mais surtout rien de ce qui lui était confié sous le sceau de la confidence, du secret du confessionnal ou du foyer ne quittait ce récipiendaire. Chacun lui en savait gré. Il était apprécié et on l’écoutait. On ne pouvait pas soupçonner chez lui d’intérêt matériel ; intermédiaire entre les hommes et le ciel il était exempt de ces contingences. Sa situation de directeur des âmes le mettait à l’abri d’accusations liées au profit ou à la cupidité ; à l’intérêt d’une façon générale. Par ailleurs le confessionnal lui avait appris à quelles turpitudes ses ouailles étaient soumises et quelles étaient leur faiblesses.

    Autant de connaissances qui permettaient une approche sensible et ciblée des problèmes de petite communauté villageoise.

    Bien sûr toute cette agitation, par ondes successives, franchit les murs du presbytère et atteignit son principal occupant, le curé. Quelques paroles ici ou là avait déjà mis son esprit en éveil, mais il les avait classées dans le domaine des rumeurs qui naissent au fil des mécontentements ou des sautes d’humeur d’une vie ordinaire de village, et qu’il faut laisser s’éteindre d’elles-mêmes. Se mêler de tout ne pourrait que nuire à son efficacité, et puis dans le village il y avait des têtes moins échauffées que les autres, plus réfléchies, qui jouaient un rôle temporisateur voire de médiateurs parfois.

    Le mot ‘’sorcière’’, le fit réagir tout à fait différemment. Es qualité il mesura aussitôt le désastre qui s’annonçait ; l’affaire d’Angèle, l’accusation de Pierrette, ceux qui prendrait parti pour l’un pour l’autre, les vieux problèmes mal éteints qui resurgiraient,  les fausses preuves, les vraies médisances, un village qui allait se diviser sur des rancunes liées à l’égo. Il devait user de toutes ses capacités, religieuses, d’homme issu de leur milieu ‘’un pays’’ comme on disait, de sa connaissance de ce milieu paysan, de sa capacité de dialogue et de son aura de curé. Il devait aller à leur rencontre avant que ne s’ouvrent des plaies qui seraient difficiles à refermer.

     

    L’église pour un curé est un lieu privilégié, mais ce n’est pas celui où le dialogue peut s’engager. L’église propage des messages de devoir et d’obéissance. Depuis le haut de sa chaire Le curé s’adresse à la masse des fidèles rassemblées sous lui, mais c’est un discours à sens unique, une parole jetée à la volée dont les mots sont moins perceptibles au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’épicentre. Hors ce sont les hommes les moins réceptifs à la chose religieuse qui se trouvent près de la porte de sortie, très rarement les femmes. Le curé savait que ces esprits réfractaires n’étaient là que pour la forme, et par respect pour sa fonction. C’est chez eux que l’on trouvait aussi les plus difficiles à convaincre. Pourtant parmi eux se trouvaient les esprits les plus critiques et les plus à mêmes de servir d’intermédiaires auprès des villageois, ceux-là il fallait en faire des alliés de raison capables de ramener le calme.

    Parmi les lieux de paroles un des plus importants était le café. C’est là que la parole se déliait, que la méfiance baissait un peu la garde et permettait aux problèmes aux arêtes aigües de s’émousser. ‘’Une main lave l’autre’’ entendait-on souvent en résolution d’une querelle qui trouvait un épilogue satisfaisant pour les partis, signifiant par-là que chacun ‘’y avait mis du sien’’ dans un esprit d’apaisement.

    Le curé entra dans le café. Ce n’était pas un évènement, il ne considérait pas ce lieu comme un lieu de perdition, et ne détestait pas lever le coudre de temps à autre. Le Bon Dieu ne pouvait pas lui tenir rigueur de ces écarts puisqu’il s’agissait de la bonne cause. Levant le bras il s’exclama d’un tonitruant :

    -        Adrienne un canon s’il te plait !

    Il eut l’effet escompté. Les regards se tournèrent vers lui dans un instant de silence, par curiosité, puis chacun retourna à sa conversation. On savait qu’il était là et dans le sous-jacent du brouhaha on se doutait de la raison de sa visite. Une petite prudence gagna le moi de chacun. Le curé alla d’un groupe à l’autre échangeant une amabilité, prenant des nouvelles, s’inquiétant d’un malade et doucement se rapprocha du véritable but de sa présence, Jeannot dit ‘’Pistoulet’’. Jeannot était connu pour son calme, il ne prenait pas parti dans les bisbilles entre personnes au contraire il avait le don par ses questions et ses propositions de faire apparaître pour vétilles ce qui était querelles peu avant. Il invitait à réfléchir, à voir les problèmes sous d’autres angles permettant de les relativiser.

    -        Dis voir Jeannot, tu as entendu cette histoire de Pierrette.

    Jeannot avait de bonnes relations avec le curé, bien que peu enclin à la chose religieuse. Ils avaient souvent des discussions où la joute consistait non pas à persuader de ses convictions mais à s’opposer des arguments propres au débat d’idées comme aux petits soucis du village. Il n’y avait jamais ni vainqueur ni vaincu.

    -        Oui je suis au courant, comme tout le monde ici d’ailleurs.

    -        Je ne chercherai pas de faux-fuyants, Jeannot, j’ai besoin de toi et de quelques autres pour éviter des drames au village. Il faut retrouver une bonne entente entre nous, comme avant.

    -        Pour cela tu peux compter sur moi. Nous en avons déjà parlé avec Fernand, et avec Jules aussi, discrètement.

    -        Avec les hommes je compte surtout sur des gens comme toi, tu sauras leur montrer où se trouve l’intérêt de tous.

    -        Les hommes sauront parler à leur femmes, mais toi curé il faut que tu fasses un sermon dimanche et choisis bien tes mots. Tu dois t’adresser à tous, pas à quelques-uns ou quelqu’unes. Ne pas désigner du doigt l’une ou l’autre, tu pourrais envenimer le problème

    -        Bien sûr ! je ferai un sermon sur les valeurs, un sermon général, et j’aborderai aussi ce qui assure la cohésion du village, l’entraide la solidarité. Peut-être j’aurai un mot sur les sorcières.

    -        Soit prudent quand même avec ça, les superstitions ont la peau dure. Tous deux avaient conscience  que la situation  pouvait engendrer disputes irrémédiables. Le religieux et le mécréant se retrouvaient sur le terrain de l’altruisme, de l’intérêt commun.

    -        Que Dieu nous entende !

    Ils choquèrent leurs verres et burent un long trait.

    -         Allez, je vais voir Léoncine, elle est très perturbée par ce qu’il vient de se passer, elle n’arrête pas de dire que sa fille n’est pas une sorcière…ça peut la tuer.

    -        A dimanche alors, je viendrai à l’église.

    Le curé pris congé, tapa sur quelques épaules et quitta le café.

     

    Le dimanche suivant l’église se remplit plus que de coutume. Dans le village les discussions  étaient allées bon train. Les commères à l’origine de ces évènements, à l’aune des discussions commençaient à prendre conscience de leur attitude et de ses conséquences. Les discussions du lavoir où les propos de l’une venaient conforter les propos de l’autre en les amplifiant, venait de trouver un exutoire dans l’anathème de Pierrette. Mais la puissance de ce mot avait détruit la valeur de leurs médisances. Elles avaient pu rallier à elles quelques femmes très peu nombreuses, à l’esprit plus malléable, mais pas un nombre suffisant pour relever la tête. L’anxiété les gagnait, l’origine du problème ne faisait plus de doute pour beaucoup.

     

    Le curé monta en chaire pour prononcer son sermon. Il l’avait travaillé bien plus que de coutume. Devait-il foncer avec des mots durs, directs ou au contraire montrer de la souplesse, de la compréhension ? Avec des mots durs il risquait de provoquer des représailles envers les responsables de la cabale, mais avec trop de ‘’compréhension’’ il pouvait être accusé de complaisance. Il fallait éviter ces deux écueils, et pour cela faire parler un autre à sa place qui ne soit ni du village, ni lui-même, un saint des écritures par exemple, sans pour autant renier sa responsabilité. Le problème avait pour sources la cupidité et la jalousie, sa conséquence une accusation terrible et des dissensions dans le village. Voilà sur quoi devait porter son homélie.

     

    -        Mes biens chers frères !

    ‘’Notre village est actuellement traversé par des évènements fâcheux qui nous entrainent  sur de mauvaises pentes. Le démon qui n’est jamais à court d’idées a profité d’un moment de vulnérabilité, de faiblesse de brebis égarées. Ils et elles ont succombé à la tentation de la cupidité, la cupidité qui incite à l’accaparement, à l’accumulation de richesses au point que celles-ci deviennent leur raison de vivre. Qu’avons-nous besoin de toujours plus de biens si cela ne fait ni votre bonheur ni celui de quiconque ?  Si cela doit nous rendre malheureux ? La cupidité, la jalousie aussi, peut transformer notre village en un champ de querelles et de rivalités. Que ferons-nous alors quand viendra la fenaison, quand il faudra dégager un chemin, aider un compagnon dans la difficulté ?  Où sera notre sécurité à tous, qui dépendons les uns des autres au village ?

     

    Notre devoir de chrétiens est d’aider ceux de nous qui ont été soumis au démon à revenir dans le sein du village, dans notre communauté. Nous savons grâce aux écritures que les saints avant de devenir saints ont eu eux aussi à subir la tentation et parfois y ont même succombé, mais ils ont toujours trouvé une main secourable pour les tirer de l’ornière dans laquelle il avait sombré. Que ce serait-il passé sans le secours de cette main ? Je vous interroge, la réponse se trouve au fond de votre cœur de chrétien.

    -Le pardon pour ceux qui ont été offensé est le plus noble des sentiments que l’homme puisse exprimer. Il faut beaucoup de courage pour dépasser ce qui nous a atteint au plus profond de notre être : les mots prononcés sous le coup de la colère et qui sont autant de blessures infligées à l’âme comme au corps. Mais Jésus Christ lui-même au moment suprême n’a-t’il pas pardonné ? Souvenez-vous de ses paroles rapportées par Saint Luc : ‘’Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font !’’

    Donc mes sœurs et frères quand vous quitterez cette église prenez de votre temps pour discuter de la situation, pour réfléchir à cette maladie qui nous atteint et qu’il faut soigner comme on soigne nos bêtes et que le seigneur dans sa grande sagesse, vous guide dans vos réflexions’’. Descendant de sa chaire le curé se dirigea vers l’autel et entreprit le sacrement de la communion.

    Dans l’église quelques têtes, lentement s’étaient inclinées vers le sol comme une plante qui perdrait sa sève, des regards  au long du sermon cherchait celles, ceux, qui n’avaient pas été nommément désignés mais que l’on connaissait, les piliers de l’église masquait opportunément des âmes peu tranquilles…la clochette de l’enfant de cœur sonna, chacun repris ses esprits pour se consacrer au rituel liturgique.

     

    Jeannot ce dimanche-là était dans l’église. Pas au fond comme il le faisait quand il venait fréquenter ces lieux, mais près de la chaire en compagnie de Aymé. Ils en avaient discuté ensemble et convenus de ce stratagème. Aymé, en tant qu’autorité tacitement reconnue au village et Jeannot dont chacun connaissait les convictions religieuses, c’est-à-dire leur absence – un esprit fort comme il se disait – leur présence cote à cote était un signal, comme un avertissement qui n’aurait pas besoin du support de la parole. Leur position presque au pied de cette tribune montrait à tous qu’ils s’intégraient à la parole du curé, que la prédominance de l’entente dans le village dépassait les convictions religieuses.

    La cérémonie pris fin. Les fidèles, les yeux mi-clos à cause de la clarté retrouvée, se regroupèrent sur le petit parvis de l’église. Le sermon du curé était dans toutes les têtes, mais par réserve personne n’osait l’évoquer le premier. Les uns par ce qu’ils se sentaient prisonnier de leur imprudence en prenant partie ou simplement en ne disant rien, ‘’moi, les affaires des autres… ‘’, les autres parce que le sujet était trop sensible. Une parole malheureuse pouvait avoir de fâcheuses conséquences. Rapidement le groupe se dispersa. Les femmes et les enfants reprirent le chemin du foyer, mais les hommes à leur habitude gagnèrent le café de la place.

    La clochette de la porte à petites vitres tendue de rideaux à carreaux rouge prévint de l’arrivée des premiers. Le poste à lampes, sur son étagère, diffusait une chanson de Joséphine Backer ‘’j’ai deux amours’’. Adrienne campée derrière son comptoir en habituée des ‘’après messe’’ commençait à sortir les verres. Les gars, Engoncés dans leurs habits du dimanche, empesés dans leurs gestes, gagnèrent la longue table de bois dans un bruit de raclements de souliers. Des éclats de voix, quelques claques dans le dos, des interpellations d’un bord à l’autre de la salle… ils se laissaient aller, se détendaient après cette heure de contraintes du corps que constituaient les rites du saint office.

    Un verre de vin à la main, un demi-sourire aux lèvres, Mathieu s’approcha de Jeannot l’œil moqueur. Il l’interpella :

    -        Eh ! Pistoulet, t’as viré ta cuti maintenant ?

    Sous la table il y eut quelques coups de pieds complices, au-dessus des coups de coudes discrets et des regards entendus, les discussions s’affaiblirent pour se taire bientôt.

    Le Pistoulet resta quelques secondes silencieux, regardant son verre. On savait Mathieu un peu irréfléchi mais par lui, le sermon prudemment mis de côté jusque-là trouvait allait trouver sa critique. Sous couvert d’une facétie facile, un lieu commun ‘’virer sa cuti’’ Mathieu en fait était intrigué, et cet homme un peu lourd mais aussi conditionné par ses compagnons qui connaissaient sa nature et n’osaient pas aborder Jeannot directement, avait avec maladresse, interpellé directement ‘’Le Pistoulet’’.

    -        Qu’est-ce qui te fais dire ça Mathieu ?

    -        ben, on peut pas dire qu’ce soit la religion qui t’dérange… Le curé t’a pas beaucoup convaincu jusqu’à présent, non ? … et se tournant vers les autres ‘’Quand il vient il est plutôt près de la porte pas sous la chaire !’’

    -        ah ! et qu’est-ce que tu en penses ?

    La réflexion de Mathieu n’avait pas été jusque-là. Il s’était borné aux constats et au désir de briller devant ses camarades, son étonnement était sa seule interrogation. Il avait besoin du secours de la salle et tournait vers elle un regard d’ignorant.

    -        Ecoute Jeannot intervint une voix venue d’une encoignure, on se doute que si toi, Jules et Aymé vous vous êtes mis autant en vue avec le curé c’est pas pour recevoir des bénédictions.

    -        Oui intervint un autre, la barbe lui mangeant la moitié du visage, la voix altérée par la cigarette, on sait que pour toi religion et superstition c’est du pareil au même !

    -        C’est vrai répliqua le Pistoulet, mettre la première crêpe de l’année au-dessus de l’armoire pour avoir une année heureuse est une superstition mettre un rameau bénit au fond de l’armoire pour avoir une année heureuse c’est de la religion. En fait je ne vois pas où est la différence.

    -        Fais attention Pistoulet tu blasphèmes ! ajouta un autre, un demi sourire goguenard aux lèvres.

    -        Le blasphème comme tu dis n’est que le moyen trouvé par les curés pour faire taire les critiques auxquelles ils ne peuvent répondre, mais la question n’est pas là.

    -        Ouais, bon ! on sait pourquoi le curé a fait ce sermon, tu penses bien que l’accusation de Pierrette a fait le tour du village.

    Jules sursauta sur sa chaise. Se levant tout d’un bloc, faisant un pas en direction de l’impudent, il lui jeta à la figure, le poing déjà serré :

    -        Moi j’en connais qui ferait bien de surveiller leur femme chez eux, après on en reparlera.

    Toute la salle se tendit à l’instant sous l’imminence d’un affrontement violent.

    -        Jules ! s’interposa Aymé, attends ! il dit pas ça pour t’emmerder, on sait bien ce qu’il s’est dit, et ça peut pas être retiré. On va pas se cacher. Si le curé  en a parlé à l’église c’est que c’est grave. C’est pas ta femme qu’on accuse. On connait Pierrette. Mais il faut pas laisser le fumier se répandre. On doit en parler entre nous.

    L’autorité et la réputation d’Aymé joua son rôle. Jules se rassit en grommelant des mots incompréhensibles. On venait d’éviter de peu d’en venir aux mains. La parole reprit ses droits.

    -        Voilà pourquoi, répliqua Jeannot je me suis montré. Le curé a raison. Il a fait un discours dans notre intérêt mais au nom de la religion.

    Un murmure et quelques commentaires à voix basse accompagnèrent cette remarque.

    -         Eh ! c’est le curé quand même.

    -        Ecoutez les gars, reprit Aymé, vous vous souvenez de l’histoire d’Iréné au marché ?

    -        Pour sûr qu’on s’en souvient Bon Dieu !

    Quelques bérets se soulevèrent pour gratter des cranes dégarnis, des regards s’entrecroisèrent, des raclements de gorges gênés accompagnèrent quelques voix peu compréhensibles

    Iréné était un vieux du village. Il avait été au marché d’Aucazein pour acheter des semences. Le marché était bondé, comme pour une fête, les villages et hameaux à l’entour étaient ‘’descendus ‘’ pour faire leurs achats du printemps, vendre quelques bêtes. Les uns se retrouve parents ou amis, on parle fort, d’autres se donnent des tapes dans le dos, on s’interpelle….  Au milieu de ce va et vient incessant Iréné se dirigeait vers un étal quand il fut intrigué par une forme par terre. Il baissa pour la ramasser et s’aperçut que ce n’était qu’un bout de ficelle. Remarquant que quelques regards l’observaient, pour ne pas avoir l’air ridicule il mit la ficelle dans sa poche, fit semblant de se relacer les souliers, se releva et poursuivit son chemin. Très peu de temps après le garde champêtre muni d’un porte-voix annonça qu’un portefeuille avait été perdu et demandait à celui qui le retrouverait de le rapporter à la mairie. Il fit cette annonce plusieurs fois. Apparemment sans succès. 

    Le portefeuille fut retrouvé plus tard. L’affaire aurait pu s’arrêter là mais c’était sans compter sans la médisance. Il se trouva quelqu’un pour dire et répandre le bruit qu’il avait vu Iréné ramasser ‘’quelque chose ‘’ par terre et le mettre dans sa poche. La rumeur s’affermit d’une bouche à la suivante pour devenir une certitude : Iréné avait tenté de subtiliser le portefeuille et ce n’etait que les annonces répétées qui l’avaient amené à le rendre. Iréné en fut gravement affecté, sa santé déclina rapidement, lui qui avait mené une vie honnête ne pouvait admettre cette suspicion. Il ne pouvait se défendre ‘’ch’tieu un bout d’ficelle, rien qu’un bout d’ficelle !’’ - ‘’mais oui Iréné, ch’tieu un bout d’ficelle’’ le reprenait-on en l’imitant avec un sourire goguenard. Bientôt Iréné dût s’aliter, il ne mangeait plus, il se mourrait. Le maire vint le voir pour le réconforter mais aussi lui apporter une bonne nouvelle. Le propriétaire du portefeuille, d’un village un peu éloigné, avait appris les accusations portées contre Iréné et avait apporté un démenti aux rumeurs de vol. Son portefeuille n’avait en fait jamais été perdu, ce dernier était enfoui dans sa besace sous des légumes et du matériel alors qu’il l’avait cru dans ses poches. Mais il était trop tard pour ce vieillard :

    -        ch’tieu un bout d’ficelle m’sieur l’maire ; ch’tieu un bout d’ficelle m’sieur l’maire.

    -        mais je le sais Iréné, le portefeuille n’a jamais été perdu ! il était au fond de la besace !

    Rien n’y fit, il n’entendait plus, la blessure trop profonde ne lui permettait plus de comprendre. Il mourut de désespoir peu de temps après.

    -        Vous avez vu le résultat ? quand Pierrette a dit cela elle était sous le coup de la colère, elle ne pensait pas ce qu’elle disait.

    -        Mais elle l’a dit ! murmura un vieux, tête baissée, ses doigts gonflés d’arthrite roulant une cigarette de tabac gris.

    -        Dis-voir un peu toi, l’attaqua Jeannot, au marché à Saint Girons, quand t’as vendu ta vache, le maquignon il t’a tenu un peu fort non ? Finalement il l’a eu au prix qu’il la voulait ta vache sinon t’aurais dû la remonter. Tu te souviens au café, tu roumégais tant et plus, t’étais pas content. Tu te rappelles ce que t’as dit ?

    L’interpellé fut la cible de tous les yeux. On savait que cette fois-là il n’avait pas brillé en affaire. C’était la ‘’fin des bestiaux’’, il fallait vider les lieux. Ceux qui n’auraient pas vendu devaient ramener les bêtes à la ferme. C’était autant de travail supplémentaire et un animal de plus à nourrir jusqu’à la prochaine foire. Et pas d’argent. Les maquignons le savaient qui souvent faisaient trainer les discussions voire s’arrangeaient entre eux,  pour faire baisser le prix.

    -        Tu as dit  ‘’ que le diable l’emporte !’’ mêler le diable à tes démêlées c’est pas mieux que ‘’sorcière’’

    -        Ouais, se défendit le vieux qui soudain réalisait qu’il aurait mieux fait de se taire,  mais c’était des paroles en l’air, une expression quoi.

    -        Et oui, pour toi c’est des paroles en l’air et pour Pierrette c’est impardonnable…

    -        Plus facile d’accuser les autres que soi même ! s’exclama Jules heureux de ce soutien.

    Aymé prit la parole à son tour pour éviter que l’affrontement ne dégénère en confrontation entre personnes, que chacun ne se jette des griefs à la tête.

    -        Ecoutez les gars, l’affaire prend une mauvaise tournure. Ici on n’est pas nombreux. Cette histoire va dégénérer. Lou régent  nous l’a enseigné, autrefois ça se terminait sur le bûcher. Combien de types qui n’avaient rien fait en ont fait les frais. Il a dit c’étaient ‘’des boucs émissaires’’ à cause des racontars, ou par superstition…

     

    -        A cause de la religion aussi ! coupa brusquement Jeannot

     

    o   Ouais bon…, l’intervention sans doute mal venue contraria Aymé, …en tout cas des cabales de village. Si on laisse faire ça ne peut aller qu’en s’amplifiant, où tout ça va-t-il s’arrêter ?

    Les présents mis devant leurs responsabilités, se réfugièrent dans le silence, oubliant le verre de vin et leurs cigarettes grossièrement collées avec la langue, méditant les réflexions de Aymé.

    -        on voit bien qu’il y a un problème chez nous, reprit’il, on se connaît entre nous, on peut avoir des mots, ça arrive, c’est peut-être même pas si mal, ça permet de remettre les pendules à l’heure parfois, mais quand la colère est passée il faut que la raison revienne. Vous vous doutez bien que Pierrette ne pensait pas ce qu’elle disait, pas plus que toi.

    Dans le café il y eu quelques paroles d’approbation, un brouhaha d’où jaillit un cri :

    -        Mais d’où ça vient tout ça ? Qui raconte ces conneries qui nous mettent le bazar.

    D’autres voix renchérirent, on ne nommait encore personne mais cela n’allait pas tarder. Aymé repris la parole :

    -        Il ne s’agit pas de nommer untel ou untel, on risque de se tromper et d’accuser des gens qui n’y sont pour rien et ça recommencera comme pour Iréné. Ce n’est pas ça qu’on veut !

    -        Ben non pour sûr, une fois c’est bon.

    -        Si on veut retrouver notre entente, se retrouver pour les foins ou pour le cochon il faut que chacun d’entre nous y mettent du sien. ‘’Une main lave l’autre’’, manchot, on va se retrouver dans le purin ; c’est à nous de mettre un terme à ces ragots, de réfléchir aux conséquences, et après un silence, qu’est-ce t’en penses toi le Craouet ?

    Le Craouet souleva son béret pour le réajuster de deux ou trois allers-retours sur le crâne, se remonta le pantalon d’un geste machinal, renifla une fois, mal à l’aise de se retrouver au centre de la discussion, pris à témoin. Mais c’était un homme mesuré :

    -        Chercher des coupables ne va pas nous mener bien loin, au contraire on va se disputer encore davantage. Les sorcières n’existent pas et ‘’le Jolotte’’ n’a jamais voulu envoyer quelqu’un chez le diable. Les paroles nous dépassent parfois. Je suis d’accord avec toi Aymé il faut que ça se calme, on a rien à y gagner.

    -        Vous savez quoi les gars, on va s’arranger pour faire taire ces histoires, allez Adrienne sers nous un verre.

    Les rires et les paroles se libérèrent et témoignèrent du soulagement d’avoir pu s’exprimer, d’avoir pu poser le problème devant tous et d’avoir trouvé une solution acceptée par tous. Une sorte de majorité démocratique avait vu le jour qui engageait tout le monde.

     

     

    Les hommes reconnaissaient tacitement à Angèle son courage et son intelligence. Elle ne cherchait pas à s’imposer, elle se reconnaissait femme et savait tenir sa place. Mais elle savait aussi s’affirmer ; une mère qui défend sa fille et sa propre mère, qui veille sur leur devenir.

    Les hommes du village ne voyaient plus en elle une occasion de s’emparer des biens et des terres d’une famille en état de faiblesse, comme juste après la mort d’Armand, mais une famille partie intégrante de leur communauté avec à sa tête un homme particulier, égal à eux même : une femme.

     

     

    Bernard Lesage le 2020-04-03


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